L’homme qui avait vu tous les pays

André Brugiroux, 70 ans, enrage de n’avoir pas encore vu le Détroit de Bering, un des très rares endroits de la planète où ce Parisien n’a pas encore laissé l’empreinte de ses pas. « J’ai réalisé le rêve de ma vie. J’ai visité tous les pays et territoires du monde », dit-il. Son premier voyage a duré 18 ans, dont 7 ans en stop autour de la terre.

Mieux vaut avoir quelques notions de géographie quand on rencontre André Brugiroux. Car vous ne couperez pas aux devinettes. Socotra ? Au Japon ? Raté, c’est au large du Yémen. C’est là qu’il a célébré ses 50 ans de vadrouille autour de la planète, avec d’autres amis baroudeurs. Et Tristan da Counha ? … Une petite île de l’Atlantique sud, peuplée en son temps par des soldats britanniques pour faire passer à Napoléon l’envie de fuir Sainte-Hélène quelques centaines de miles marins plus au nord. Ça fait quelque temps qu’André Brugiroux a pointé ce minuscule îlot sur sa mappemonde où une multitude de traits au feutre retracent une vie tout entière consacrée au voyage. Cette île volcanique de 98km2 où vivent 290 habitants a une particularité : elle fait partie des rares endroits où André Brugiroux n’a pas encore mis les pieds.

Le septuagénaire est un étonnant voyageur comme on en rencontre, selon lui, assez peu au festival de Saint-Malo où il y a «tous ces fils à papa, plein de fric, qui vont voir Laffont avant de faire la marche », qui « font un bouquin car ils vont à Istanbul en solex », et dont les tours du monde s’organisent dans une agence de « Nouvelles frontières ».

« A l’époque, même le prof de géo ne savait pas placer Bali sur une carte »

André Brugiroux a réalisé son rêve : il est allé dans « tous les pays et dans tous les territoires du monde », comme il dit. Ça lui a pris 50 ans. Son premier voyage, il l’a entrepris à 17 ans, le lendemain de la fin de l’école hôtellière, avec 10 francs en poche. « Le rêve était si fort, ça a duré 18 ans. Mais je ne pouvais pas l’imaginer quand j’ai quitté la maison ».

C’était en 1955, alors que le pays était occupé à se reconstruire plutôt qu’à rêver de quoi le monde était fait. Pendant neuf ans, qu’il appelle ses « neuf années de formation », André Brugiroux séjournera en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, le temps d’apprendre les langues. Au Québec, il est traducteur pendant trois ans et économise de l’argent pour entreprendre son tour du monde.

Entre 1967 et 1973, il visite 135 pays et parcourt 400000 km en stop, sur terre, sur mer et dans les airs. A l’époque, « même le prof de géo ne savait pas placer Bali et Katmandou sur une carte », et il ne fallait pas compter sur le guide du routard pour trouver où dormir, même à Londres ou à Madrid. « Je n’ai pas découvert le monde, les explorateurs sont passés avant moi. Mais je suis parti à l’aveuglette. C’est la curiosité qui m’a mis sur la route », explique-t-il. C’est l’époque des grandes années de la route, des chemins de Katmandou ou Kaboul. « J’ai vu le monde gratuit. J’ai dormi simplement dans les ruines du Machu Pichu. J’étais reçu comme un ami qui vient de loin, pas comme un touriste à plumer », raconte-t-il.

Pendant six ans, il dépense un dollar par jour en moyenne, et ne va jamais à l’hôtel. Loin de lui l’idée de mendier, mais la certitude que c’était le moyen de rester en contact avec la population. « Je ne cherchais pas l’aventure », dit-il aujourd’hui, amusé quand même de raconter ses séjours chez les hippies à San Francisco, chez les bonzes à Bangkok, dans une école de yoga à Pondicherry, chez les coupeurs de têtes à Bornéo, dans un kibboutz en Israël, ou au Gabon chez le docteur Schweitzer… Il croise aussi l’histoire du monde en train de s’écrire, au Cambodge des Khmer rouges, au Vietnam pendant la guerre, en Jordanie pendant Septembre noir… Suspecté d’être tour à tour pirate de l’air, guerillero ou espion, André Brugiroux séjournera à sept reprises en prison.

Pendant toutes ces années, il reçoit des nouvelles grâce à des lettres laissées en poste restante. « Je n’ai pas souffert de la solitude, mais du manque de confort, de sécurité, d’affection ».  Tous les six mois, les gendarmes frappent à la porte de la maison familiale en région parisienne, pour prendre des nouvelles de l’enfant prodigue, parce que la loi s’accommodait assez mal de le savoir « nulle part ». Son père répondait inlassablement à la maréchaussée : « Ah, celui-là, il est je ne sais où, au Pérou ou au Cambodge ! ».

« La France était devenue l’Amérique »

C’est une violente dysentrie, à force de manger à l’économie dans les carrioles sur le bord des routes, qui le contraint à rentrer, épuisé. Et déçu : « J’étais furieux de n’avoir pas visité tous les pays ». En 1973, il ne reconnaît pas grand-chose du pays qu’il a quitté dix-huit ans plus tôt. « La France, c’était devenue l’Amérique. Dans ma rue, en 1955, il y avait une 4CV ; à mon retour il y avait deux voitures par famille. »

Quelques jours après son retour, il est contacté par l’ORTF pour être interviewé dans « les nouvelles nationales », puis par les éditions Laffont, pour raconter son histoire, « un tour des hommes plutôt qu’un tour du monde ». Ça sera « La Terre n’est qu’un seul pays », réédité à vingt reprises, et vendu à 78000 exemplaires. Convaincu que « ses histoires n’intéressaient personne », André Brugiroux ne « voulait pas écrire de livre ». « Mais j’aurais été malhonnête si je m’étais tû » précise-t-il. Son message ? « il n’y a pas de différence au fond du cœur des hommes qui, tous, aspirent à la paix ».

Son père, un exilé auvergnat qui ne quittait jamais son jardin, l’a-t-il lu ? Pas sûr. « Il ne comprenait pas mes voyages. D’ailleurs, à mon retour, il ne m’a posé aucune question, et je ne lui ai rien raconté ». C’est sa mère, décédée avant qu’il n’entame son tour du monde, qui lui a donné le goût de l’ailleurs et des autres. Elle lui a appris, ainsi qu’il l’écrit dans son livre, « à aimer les hommes du monde entier, de toutes les races, de toutes les croyances. Chaque fois en ouvrant sa porte à un étranger, elle m’avait ouvert une porte à l’autre bout de la terre »

La Corée du Nord, 235e pays

Après son grand retour en 1973, André Brugiroux a rapidement eu des fourmis dans les jambes. Depuis, il consacre plusieurs mois par an à la découverte d’un endroit où sa première odyssée ne l’avait pas mené. Seul. Sa femme, rencontré au Surinam il y a 25 ans, étant plutôt… casanière. Ces dernières années, il a pu pénétrer le royaume interdit du Mustang au Népal, et son passeport a été tamponné par des douaniers de Corée du Nord, dernière destination d’une liste de 235 pays et territoires. A force, André Brugiroux a gardé une dent contre les douaniers. Mais il ne se met pas martèle en tête : comme sa terre a vocation à ne devenir qu’un seul pays, il n’y en aura, assure-t-il, bientôt plus besoin.

William Mauxion

 

 

 

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mercredi 7 août 2013 20:57