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Bouts du monde n°4315 
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Carnet de voyage Irlande

Achill, petite île à l’ouest de l’Irlande, sait comme personne retenir ses rares visiteurs. Il faut dire qu’elle y met les moyens : quelques falaises vertigineuses, des musiciens endiablés, de vieilles histoires qui se racontent devant une Guinness, et des planchers qui grincent dans les vieux pubs

– EXTRAIT – 

Les cars irlandais ont ceci d’inoubliable qu’ils peuvent vous mener dans des contrées escarpées où tout n’est que contrastes et nuances de couleurs, de températures, d’architectures et d’individus, et ce à des heures indues ; le tout en traversant un nombre incalculable de champs, de ponts centenaires, voire le charmant aéroport de Knock, réputé pour ses quelques vols inter-britanniques ou ses compilations de Sinatra et Duke Ellington moins coûteuses qu’une bouteille d’eau minérale. Les deux correspondances et l’attente depuis le départ de Galway n’avaient pas entamé l’envie de découvrir Achill Island, plus grande île longeant les côtes irlandaises, voguant à l’ouest du très sportif comté de Mayo. Relief et population imprévisibles, autocar pénétrant cahin-caha dans cette presqu’île hors du temps et des radars. Que nous réservait la suite des événements ?

Comme de coutume, de lourds nuages noirs semblaient tracer la route du bus s’acheminant de plus en plus loin dans ce paysage de tourbe, bien plus hospitalier et envoûtant qu’il n’y paraît. La dernière heure du trajet annonçait pourtant une arrivée des plus sommaires, la nuit étant déjà avancée en ce début de mois de mars, et les lampadaires pour retrouver le chemin sur ces tracés de campagne pour le moins discrets.

« To your right at the crossroads, you count four pylons and then you take the muddy path », avait généreusement conseillé le chauffeur à notre descente, entre deux bourrasques de vent. Après quelques dizaines de mètres rocailleux, un ancien manoir tout droit sorti de Psychose se dressait en effet à flanc de colline, et par les rangées d’arbres bordant l’entrée, bien malin celui qui aurait pu y deviner une auberge de jeunesse, recelant elle-même… un pub. Huit heures passées, et la perspective de profiter de la douceur et couleur locales devant nous, nos pas avaient tôt fait de fouler le plancher du bar situé en contrebas du bâtiment, où un vieux matelot ajustait ses tambours et préparait ses partitions. Pour quoi ? Pour qui ?

Pas le temps d’y répondre que l’autochtone en question, Niall (prononcez : « na-il »), me reluquait de son regard intrépide, me demandant tout de go si j’étais musicien. Lui admettant que je jouais de la guitare, il lâcha un « On va trouver de quoi s’arranger » qui m’apeura plus qu’autre chose. S’agissait-il d’un défi à mort ? Serait-on exclus des lieux si par malheur je ne comblais pas les attentes des musiciens ?

Nous ferait-on payer le prix double si j’exécutais un accord majeur au lieu d’un mineur ? La réponse arriva quelques minutes plus tard par l’intermédiaire de Tommy, beau Norvégien et homme à tout faire de la maison, s’avérant être multi-instrumentiste par la seule fréquentation des passants de l’auberge. Lorsque je parlai avec lui durant une pause, il m’avoua qu’il n’avait jamais touché à un violon ou une contrebasse avant de s’installer ici pour la saison, peaufinant sa technique à la moindre occasion ; à le voir accompagner n’importe quel morceau, j’aurais juré qu’il s’entraînait depuis sa plus tendre enfance. M’enfin.

Ce n’est qu’à deux heures et des poussières du matin, contraints de devoir quitter le pub à un horaire légalement acceptable, que les instruments et les voix cessèrent d’entonner ces refrains que les Irlandais jubilent à faire perdurer ; parce que ces textes parlent d’une mémoire commune douloureuse, d’un quotidien parsemé de petits rituels et d’épisodes en apparence anecdotiques

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