Emerveillement d’un voyageur romantique au XVIIIe siècle
– EXTRAIT –
Juin 1767. Haïti. Je suis un déserteur ! Je quitte la Marine et Saint-Domingue sans autorisation à la poursuite de mon rêve : aller en Chine à pied par la voie de l’ouest, en remontant les côtes américaines du Grand Océan puis arriver en Tartarie. Les moyens que je compte employer sont simples : connaître les mœurs et les manières de vivre des peuples du Nord, adopter ces mœurs pour suivre longtemps ces peuples dans leur course et me porter ainsi de village en village le long des bords de la mer. Mes pas me porteront vers le Nord de la Sibérie, puis le Kamtchatka et enfin l’empire chinois si convoité. Demain matin, j’embarque sur un bateau français allant à La Nouvelle-Orléans.
J’y menais une vie à peu près semblable à celle d’un autochtone ; car les meilleurs vivres du voyage, et les plus commodes à porter, étaient un peu de viande séchée au soleil et de la farine de maïs rôti.
Septembre 1767. Entre Louisiane et Texas
Je partis donc, mais seul, n’ayant trouvé ni compagnon de voyage ni domestique. Je ne pouvais quelquefois assez admirer, pendant cette petite route de cinquante lieues (200 kilomètres), les décrets de la Providence, lorsque me reposant sur des peaux d’ours qui me servaient de matelas, je me considérais seul dans ces vastes forêts. J’y menais une vie à peu près semblable à celle d’un autochtone ; car les meilleurs vivres du voyage, et les plus commodes à porter, étaient un peu de viande séchée au soleil et de la farine de maïs rôti. Je payais toutes mes dépenses avec mon linge, qui était de très bonne et plus commode valeur dans ce pays que l’argent qui y a très peu cours. Je rapporterai, à la honte des colonisateurs de la Louisiane, qu’ils ont porté leurs vices jusque dans quelques familles de ces peuples simples. C’est ainsi, comme je l’ai souvent remarqué, que le commerce et la fréquentation des étrangers, en donnant à ces peuples innocents l’idée du luxe, et en leur créant des besoins que ne connaît pas la simple nature, font éclore le germe d’une corruption qui ne se serait jamais manifestée parmi eux.
Février 1798. Mexico
J’arrivai enfin à San Miguel-el-Grande, ville grande et belle, plus considérable que celles où j’étais déjà passé et située sur le penchant d’une colline. Les maisons, les jardins, les rues y ont un air plus noble, plus recherché, et y annoncent partout la richesse de leurs habitants. Ce pays est très cultivé, extrêmement habité, et plein de grandes villes, mais les bois y sont rares ! Enfin, le 28 février, après avoir fait à pied depuis Saltillo cent cinquante lieues de route (600 kilomètres) vers le sud, je découvris des hauteurs un très grand lac au milieu duquel, a environ une lieue de distance apparaît la ville de Mexico, comme une masse immense qui ne tient à la terre que par les chaussées qui y conduisent. Les habitants y exercent avec succès la peinture et la sculpture qui brillent surtout dans les églises. L’argent y est employé à une infinité d’usages. Ils poussent la somptuosité jusqu’à se servir d’argent au lieu du fer pour les roues de leurs carrosses et pour leurs chevaux.
Avril 1768. Acapulco
Je partis de Mexico pour Acapulco, ayant gardé deux mules. J’engageai alors un Français qui était dans la misère et que j’avais nourri les derniers jours de mon séjour, à me suivre à Acapulco ; mais il disparut le jour où je devais partir. Je me trouvais donc sans compagnie, et ne pouvant plus remettre mon départ, je me mis en route seul. Les chemins étaient larges, beaux et fréquentés, et je ne risquais pas de m’égarer.
Je montai à travers un sentier étroit, obscur et plein de grosses roches, où je ne pouvais aller que très doucement à cause de la fatigue de mes mulets. Je craignais d’ailleurs de m’égarer, et je leur laissais chercher le chemin, sachant par expérience que ces animaux sentaient la voie la plus battue. Vers une heure du matin, étant sur le sommet de la montagne, j’entendis briser les vagues de la mer ; mon cœur tressaillit d’une douce joie, remerciant Dieu de la fin d’un voyage aussi pénible. À la descente, je vis la mer, et je rendis à Dieu de nouvelles actions de grâce à la vue d’un élément et d’un vaisseau, après lesquels je soupirais depuis si longtemps. Enfin, vers les six heures, après cent lieues de route (450 kilomètres) dans le sud-sud-ouest depuis Mexico, et environ huit cents lieues (3 500 kilomètres) depuis mon départ de La Nouvelle-Orléans, j’arrivai au port d’Acapulco, que les habitants du pays appellent souvent Portou, ou simplement le Port.
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