Le chemin de l’eau au Rwanda
– EXTRAIT –
r moments, les camions déboulent, ébranlant les bâches chargées de casseroles et bidons qui envahissent le bas-côté de l’unique route en macadam de la forêt de Nyungwe. Un étroit sentier s’enfonce dans la forêt et nous appelle au plus vite à quitter l’artère dangereuse. Mais il faut d’abord résoudre un problème, le premier du voyage. Vingt-et-un litres d’eau… Comment les répartir ? Notre guide Jean-Pierre Mugote se gratte la tête. Nos trois porteurs rwandais croulent déjà sous le poids du matériel des deux guides et des deux rangers qui encadrent cette expédition. Nos sacs à Sarah et moi sont pleins. Finalement, je me dis que six litres d’eau devraient bien suffire pour trois jours de marche au cœur de cette forêt tropicale rwandaise riche en sources d’eau, dont celles du Nil Blanc que l’on va tenter de rejoindre. On fera bouillir l’eau du Nil. Ironie du sort, nous transportons des bidons d’eau potable de la marque Sources du Nil, alors même que nous rentrons dans le massif forestier qui en abrite les sources les plus éloignées de son embouchure, 6 000 kilomètres plus loin en Égypte. Retour à l’envoyeur !
Voici notre petite équipe de neuf fin prête à s’engouffrer dans la gueule de l’ogre vert de Nyungwe qui s’étend sur plus de mille kilomètres carrés, et que certains présentent comme la plus grande forêt primaire montagneuse d’Afrique. Le sentier que nous emprunterons traversera cette forêt du sud au nord sur trois jours, le long de la ligne de partage des eaux entre les bassins du fleuve Congo et du Nil, aussi appelée la crête Congo-Nil. Cette ligne de démarcation géologique s’étend sur plus de 2 000 kilomètres entre la Tanzanie et la République centrafricaine. Elle traverse le Rwanda du nord au sud en une série de sommets culminants ici, dans la forêt de Nyungwe, à 2 800 mètres.
Deux rangers armés encadrent la marche étirée par trois porteurs qui charrient, à bout de tête, les bagages de ces derniers pliés en boule dans une bâche sommaire. Nous portons nos sacs de quinze kilos sur le dos
Dès les premiers pas, ces bois primitifs laissent apparaître au sol leur première curiosité : des oreilles d’eau (ou baies d’eau) recrachées par des chimpanzés qui en ont aspiré tout le contenu sucré. « Nous pénétrons dans le territoire d’une communauté de cent soixante individus, indique le guide Jean-Pierre. La forêt de Nyungwe en abritait près de six cents selon le dernier comptage de 2012. » Pour rejoindre les sources présumées du Nil, nous pouvons compter sur une escorte guidée par Jean-Pierre et son assistant Rémi, deux jeunes guides rwandais de 27 et de 25 ans, tous deux amateurs d’oiseaux. Deux rangers armés encadrent la marche étirée par trois porteurs qui charrient, à bout de tête, les bagages de ces derniers pliés en boule dans une bâche sommaire. Nous portons nos sacs de quinze kilos sur le dos, avec l’aide de Rémi qui échange son sac avec celui de Sarah. Le chemin que nous empruntons existe depuis la nuit des temps et connecte les anciens villages qui peuplaient la forêt avant qu’elle ne soit transformée en parc national en 2004. Au bout d’une heure de marche, le sentier grimpe en terrasses le long d’une forêt secondaire. « Elle a été brûlée à 30 % à l’époque où des humains y habitaient encore, informe Jean-Pierre. Les grands arbres fins que nous voyons ici poussent et meurent vite. »
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