Carnet de voyage - Népal

Tsum, vallée miraculeuse au Népal

À l’extrême nord du Népal, entre ciel et pierre, existe une vallée où l’on ne tue pas. Là-bas, les habitants ont fait de la non-violence une loi, un souffle, une manière d’être au monde. Stéphane Sébastiani, membre de la Société des explorateurs français, y est allé pour comprendre comment un tel serment peut traverser un siècle sans faillir. Enquête à pied au cœur de l’Himalaya.

– EXTRAIT – 

C’est dans le Mustang, entre poussière et prières, que j’ai entendu pour la première fois parler de la vallée de Tsum. Un ami vivant au Népal m’en avait parlé avec une lueur dans les yeux :

« Tu verras, c’est un endroit à part. Là-bas, les hommes vivent encore en paix avec tout ce qui respire. » Je connaissais déjà le Népal des cols balayés par le vent, celui des hautes routes et des monastères perchés. Mais l’idée d’une vallée entièrement vouée à la bienveillance m’intriguait et je comptais la documenter. J’avais conscience que ce voyage serait autant intérieur que géographique. Tsum ne se rejoint pas aisément : quatre jours de marche séparent le dernier village accessible par la route du premier hameau de la vallée. On s’éloigne peu à peu du monde, à mesure que les pistes se fondent dans la montagne.

C’est un remue-ménage intérieur, un dialogue entre le corps et l’esprit. Marcher est pour moi salutaire. Depuis plus de vingt ans, toutes mes aventures comportent cette part de lenteur et de dépouillement.

La marche a toujours fait partie de mes voyages. Marcher, c’est purifier son âme, c’est remettre en mouvement la boîte à réflexions, à idées, à doutes aussi. C’est un remue-ménage intérieur, un dialogue entre le corps et l’esprit. Marcher est pour moi salutaire. Depuis plus de vingt ans, toutes mes aventures comportent cette part de lenteur et de dépouillement. Forcément, il faut marcher pour atteindre des lieux isolés, lointains, parfois hostiles. Mais au-delà de la nécessité, il y a une évidence : je ne conçois pas le voyage sans la marche. Sur un mois d’expédition, je marche environ vingt jours. Vingt jours d’effort, vingt jours de silence, vingt jours à écouter le battement de mes pas comme un mantra.

L’appel de la montagne

Le matin du départ, la lumière sur Katmandou est douce et poussiéreuse. Dans un café de Thamel, je relis mes notes sur la vallée : une langue propre, le tsumke, et un pacte de non-violence signé en 1920. Sept règles, toujours en vigueur, résument la philosophie des Tsumbas : ne pas tuer d’animaux, ne pas chasser, ne pas récolter de miel, ne pas vendre d’animaux aux bouchers, ne pas piéger la faune, ne pas faire commerce de viande, ne pas brûler les forêts. Ces lois ne sont pas de simples interdits. Elles traduisent une vision du monde où chaque forme de vie a sa place, où l’homme s’efforce de ne pas rompre l’équilibre fragile du vivant.

Onze heures de route cahoteuse plus tard, nous atteignons le point de départ de la marche. Le trajet, secoué et bruyant, laisse place à un silence saisissant. Marcher redevient un plaisir. Nous traversons un long pont suspendu, le vide sous nos pieds, avant d’arriver à Ekelbhatti, première étape du périple.

Le lendemain, à peine quelques heures de marche et déjà, le monde change. Les pentes se resserrent, les torrents se rapprochent, les villages se font rares. Le silence s’installe, ponctué par le bruit régulier de nos pas. Après quatre heures, nous pénétrons enfin dans la basse vallée de Tsum. La montagne se dresse, plus abrupte, plus exigeante.

Carnet de voyage de Stéphane Sébastiani à découvrir dans le Bouts du monde 65