Carnet de voyage - Australie

Des crocodiles ? Pas impossible

Comme un pèlerinage d’adieu à l’Australie, Sophie Ansel a pris rendez-vous avec Sébastien Héritier, avec qui elle partageait un appartement à Sydney vingt ans plus tôt. Depuis il a voué son existence aux terres sauvages du bush australien. Gardien de leurs secrets les mieux enfouis, il l’invite à partager ce qui est devenu sa vocation : des expéditions hors sentiers, sans chemin tracé, au cœur des montagnes oubliées de Carr Boyd dans le Kimberley.

– EXTRAIT –

u royaume des crocodiles. La barque fend la surface miroitante, lisse du lac Argyle, deuxième plus grand réservoir artificiel d’eau douce d’Australie, créé sur la terre des peuples Miriwoong et Gajerrong qui ne furent ni consultés ni compensés. Une immersion brutale : des millions d’habitats engloutis, des écosystèmes anéantis. Depuis, la nature s’est réinventée : un nouvel équilibre abrite vingt-six espèces de poissons et près de trente-cinq mille crocodiles d’eau douce. Le capitaine évoque l’incident survenu dix jours plus tôt : une femme mordue par un crocodile Johnston de 2,50 m et évacuée par hélicoptère. Un spécimen est abattu dans la foulée. « Ce sont des crocodiles d’eau douce. Pas de danger », me rassure Sébastien. « Les freshies sont timides, leur mâchoire étroite n’ose pas s’attaquer à l’homme, contrairement aux redoutables salties qui n’ont jamais été repérés sur notre itinéraire. » Le bateau ralentit vers un bras de rivière. L’eau est trop basse. Impossible d’aller plus loin sans s’embourber. On va devoir grimper une colline pour arriver au point de départ prévu. L’expédition ne comprend que des Australiens expérimentés dans des marches en milieu difficile : un couple de médecins, Linda et Craig, et leurs trois costauds garçons dans la vingtaine : Robbie, Andrew et Nick, de véritables Goliaths ; Robin qui travaille dans le domaine de l’eau et son mari David le géologue ; Charlie, un géant fort et joyeux de soixante-dix ans qui a parcouru la planète à pied, et Meredith, une nomade qui parcourt les parcs nationaux d’Australie. Nous débarquons sur une berge entourée d’herbes hautes. Le bateau s’éloigne. Déjà, le soleil frappe fort.

Faux départ 

Je soulève mon sac pour l’atteler. Il a pris du poids pendant la nuit. Les herbes épineuses dans lesquelles nous nous engageons nous attrapent et griffent les cuisses. Ma courte nuit et le décalage horaire me rattrapent d’autant que nous arpentons dès les premiers mètres une colline pentue violemment exposée au soleil. La chaleur m’assomme. Il ne s’est pas passé une heure que déjà mon corps cède : respiration haletante, vision brouillée, mon cœur cogne sur ma poitrine comme un tambour de détresse.

Peu à peu, mon souffle reprend. L’eau électrolytée me ramène à la vie. La bienveillance du groupe m’énergise et Sébastien me rassure : « Tiens encore vingt mètres, on arrive au sommet. Ensuite, c’est la descente, jusqu’à la rivière ».

Chaque pas devient une épreuve et bientôt je ralentis dangereusement avant de m’écrouler. Tout devient écho. Ombre. Flou. Sébastien verse de l’eau sur ma nuque, Charlie détache mes sangles. Libération. À l’ombre d’un arbre salvateur, Meredith agite son chapeau pour créer du vent. Lynda, médecin, me glisse doucement : « Tu n’as pas dormi. Tu es en décalage. Ton matériel rajoute beaucoup de poids. Tu es au bord de l’insolation. Prends le temps qu’il te faut pour repartir. »

Peu à peu, mon souffle reprend. L’eau électrolytée me ramène à la vie. La bienveillance du groupe m’énergise et Sébastien me rassure : « Tiens encore vingt mètres, on arrive au sommet. Ensuite, c’est la descente, jusqu’à la rivière ».

L’appel de l’eau balaie toute peur des crocodiles. Nous plongeons habillés dans l’eau sombre, caressés par les herbes aquatiques. Délicieuse régénérescence. Je perds mes lunettes de soleil en m’immergeant. Recherche vaine. Ça commence bien ces premières heures d’expédition. Trois semaines sans lunettes pour me protéger d’un soleil australien qui ne pardonne pas. 

C’est parti

Une plaine immense déroule un paysage lunaire, cadré par l’élégance vertigineuse des montagnes au loin. Devant nous, les couleurs brutes – rouge, bleu, noir, vert, blanc – explosent comme un bouquet divin. Les traces d’un incendie marquent encore le sol où la vie reprend déjà. Sur le parterre ocre, des eucalyptus dressent leurs troncs, écorces blanches se détachant en lambeaux gracieux, mêlant pureté et suie. De fraîches touffes de spinifex surgissent, révélant par contraste la flamboyance de cette terre rouge. Les paysages évoluent sans cesse. Devant nous, un flanc de montagne à gravir. Les pentes sont rudes. Aucun chemin n’est tracé : nous l’ouvrons et au cœur de la nature, chaque foulée exige vigilance. 

Carnet de voyage de Sophie Ansel à découvrir dans le Bouts du monde 65

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