Lignes dures à Belfast
Au cours de cette randonnée urbaine à Belfast, Garrett Carr et Joe Laverty proposent une lecture sensible de la capitale de l’Irlande du Nord, en explorant les traces encore visibles du conflit nord-irlandais Leur parcours les conduit le long des célèbres Murs de la Paix (Peace Lines), ces barrières érigées à partir des années 1970 pour séparer les quartiers protestants et catholiques et tenter de contenir les violences sectaires. Plus qu’un simple reportage, ce carnet de voyage à Belfast interroge la mémoire, les frontières, l’identité et les cicatrices que les conflits laissent dans le paysage urbain. Réalisé en 2018, ce récit conserve aujourd’hui toute sa force : les Peace Lines sont toujours debout.
Envie d’explorer Belfast autrement ? Retrouvez ce carnet de voyage inédit dans le numéro 67 de Bouts du monde, consacré aux pays celtes. Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour recevoir chaque nouveau numéro et partir à la découverte du monde à travers le regard de voyageurs-dessinateurs.
Avant que j’emménage à Belfast, j’avais des impressions de certains quartiers, de noms qui apparaissaient régulièrement aux actualités et dans les récits des Troubles1. Le Bas Ormeau, ça déclenchait des images de voitures de police blindées, de manifestations et d’assassinats. Il s’en était passé des choses là-bas visiblement, donc je m’attendais à un endroit vaste. Mais en fait, lorsque je suis arrivé il y a dix ans, j’ai découvert que ça représentait tout au plus une poignée de rues, engoncées entre une artère passagère et le fleuve.
Il y a aussi l’exemple de Short Strand, que je croyais tout petit. À peine un lieu en vérité, juste une ligne. C’est ce que les journalistes appelaient une interface, une frontière où deux périphéries se rencontrent, se frottent l’une à l’autre dans le mauvais sens du poil, et finissent par chauffer et faire du bruit. Aux infos on nous montrait cette route qui déroule ses quatre voies, avec sa paire d’échangeurs, ainsi qu’en général la brigade anti-émeute au premier plan et quelqu’un qui lance une brique au second. Je pensais que tout Short Strand se limitait à ce goulet. À peine un lieu, juste un problème. Ma méconnaissance a persisté après que je suis venu vivre à Belfast ; même quand j’habitais près de Short Strand, à dix minutes à pied en remontant Ravenhill Road, je n’avais pas conscience que Short Strand n’était pas seulement tout en longueur, mais également en largeur. Belfast est une ville qui vous fait facilement cataloguer des quartiers entiers, vous pouvez passer des années sans leur prêter la moindre attention. Je faisais mon estimation de la taille de Short Strand quand je prenais la voie rapide qui va à Bangor. La route décrit un grand arc de cercle près du site de la Corderie Sirocco. Un jour, j’ai pris conscience que je contournais vraiment quelque chose, quelque chose de gros.
à cet instant précis m’est apparu comme une révélation le caractère profond de cette ville. Dans son poème Le Marché de Smithfield, l’écrivain nord-irlandais Ciaran Carson décrit une révélation du même ordre. Il est en train de consulter une carte de la ville lorsqu’« une chose complexe, aux dents innombrables, a frémi brusquement dans le labyrinthe ». J’ai dévoré l’écriture de Carson en arrivant à Belfast mais ce sont ces lignes-ci qui m’ont le plus marqué. C’est Belfast dans sa version dédale : des impasses, des murs hauts et des demi-tours compliqués, une ville qui fonctionne mal. Mais il y a un autre sens à découvrir dans le vers de Carson et c’est presque tout le contraire. Le poète a perçu quelque chose de délicat, de mécanique, une machine bien huilée qui fonctionne sans à-coups. « Complexe, aux dents innombrables », ça renvoie à la ruse d’un reptile, tapi mais bien en vue, qui enserre les quartiers dans ses anneaux.
En repérant Short Strand sur une carte des Lignes de la Paix de Belfast, je découvre que ce quartier est presque entièrement entouré de barrières. On dirait une citadelle. Les Lignes de la Paix sont des murs et des clôtures érigées pendant notre long conflit autour du statut constitutionnel de l’Irlande du Nord, à une époque où les quartiers protestants et catholiques connaissaient souvent la violence. Presque partout ailleurs, ces murs et ces clôtures (on en dénombre plus d’une centaine) forment des lignes brisées. Sur la carte, ils ressemblent davantage à des alignements de pointillés quasi continus qu’à des formes pleines. Short Strand, en revanche, est à l’intérieur d’un quasi-disque presque continu. Lorsqu’on visite la plus importante de ses brèches, on se retrouve face à une autre muraille, sauf que cette fois, elle sert d’enceinte à un dépôt de bus donc elle n’est pas officiellement classée comme Ligne de la Paix.
Je longe Mountpottinger Street et je pénètre dans Short Strand pour découvrir ce quartier de Belfast. C’est un lieu complètement nouveau pour moi et pourtant je n’y trouve rien de surprenant ; une vingtaine de rues où sont alignées une multitude de maisons mitoyennes, et quelques commerces disséminés. On peut y acheter un sandwich, parier sur un cheval et se faire couper les cheveux. J’imagine que ces établissements n’attirent aucune clientèle de passage, tant celui-ci est limité. Les commerces survivent grâce aux habitudes locales ; et comme par reconnaissance de cet inévitable repli sur soi, beaucoup portent le mot Strand2 dans leur nom. On peut prendre un taxi Strand quand on rentre du Strand Bar. Je sens que toutes les personnes que je croise vivent ici, chose inhabituelle dans un quartier si proche d’un centre-ville. Cet endroit ressemble à un village. Je m’y promène tout un moment. Deux femmes avec des chariots de courses s’arrêtent pour se railler mutuellement d’un ton amical, l’une sachant que l’autre s’était mal conduite. « Non, c’est pas vrai ! ». Des rires. Elles ont toutes deux teint leurs cheveux avec des couleurs que l’on aurait pu qualifier de punk si ces femmes n’avaient pas eu la soixantaine bien sonnée. Tout près, une mère dans sa courette hurle sur son fils, par frustration. En réaction, celui-ci retire son pull et se fige. Un employé municipal balaie des paquets de chips. Un groupe de filles fait la queue devant le centre socioculturel. Voilà, ils étaient tous là, depuis le début.
Ça doit être sinistre, je me dis, de vivre tous les jours avec la vue de ce mur, mais je me souviens qu’à Dublin, je vivais en face d’un mur de la Prison de Mountjoy et ça ne me dérangeait pas plus que ça
Je me mets en quête de la Ligne de la Paix, qui sépare Short Strand principalement catholique de ses rues voisines à majorité protestante. Celle de Bryson Street est particulièrement surprenante. Presque huit mètres de haut, faite de briques brunes et surmontée d’une rambarde métallique. Il y a, par ci, par là, dans le mur, des portes en acier, mais qui ne semblent pas voir été ouvertes depuis des années. À une extrémité, l’enceinte ondule, ressort et re-rentre, comme un zigzag distendu, des dents de scie. « Innombrables », précisément. Sur les 275 mètres que fait la longueur du mur, des maisons mitoyennes lui font face. Ça doit être sinistre, je me dis, de vivre tous les jours avec la vue de ce mur, mais je me souviens qu’à Dublin, je vivais en face d’un mur de la Prison de Mountjoy et ça ne me dérangeait pas plus que ça. Par contre, je me souviens d’une chose (et c’est peut-être la raison pour laquelle ça ne me dérangeait pas) c’était à quel point les vies en face me paraissaient abstraites. Les vies quotidiennes des prisonniers étaient inimaginables et je suppose qu’il ne leur venait jamais à l’esprit non plus d’essayer d’imaginer la mienne. Je me recule le plus possible dans Bryson Street pour regarder les toits des maisons en face de moi. Je vois un homme sur une échelle qui lave ses fenêtres du haut et il semble être à mille kilomètres de là.
Une habitante est à sa porte, fumant une cigarette et prêtant une attention toute légère à ce que je suis en train de faire. Je lui dis que je longe le mur qui fait tout le tour de son quartier. « Il n’y a pas grand-chose à regarder », dit-elle, en regardant le mur.
Carnet de voyage de Garrett Carr à découvrir dans le Numéro 67
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