Piège exotique en Papouasie-Nouvelle-Guinée, carnet de voyage de Théodore de Kerros
Carnet de voyage - Papouasie-Nouvelle-Guinée

Piège exotique en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Le navigateur Sébastien Destremeau a mené le Golden Dawn dans l’archipel de Nouvelle-Irlande, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, les cales chargées de vaccins. À son bord, le journaliste Théodore de Kerros est chargé d’assurer la communication de la mission humanitaire montée par l’association Aidocean. Un apprentissage de la traversée du miroir.

– EXTRAIT –

Il émane du Golden Dawn des effluves enivrants. Ils attisent les pensées nocturnes, font mijoter les crânes. Leur source se trouve quelque part cachée dans les planches du navire, dans ses bouquins de plongée, déliés par l’usure, dans ses banquettes dodues sur lesquelles le passager est invité à s’évader devant un paysage tropical. Elles vous accueillent, ces banquettes, comme le sofa d’un psy. Chercheurs d’épaves, documentaristes, milliardaires philanthropes, scientifiques du monde entier, tous s’y sont assis pour conter leur journée. Aujourd’hui, elles recueillent les récits d’un groupe d’humanitaires envoyés par la France dans un piège exotique. Mémoire de formes et de fonds, nous sommes assis sur les marchandes d’histoires des passagers de l’Aube.

De Port Moresby, capitale de Papouasie-Nouvelle-Guinée, mardi 6 septembre 2022

 Famille, amis proches,

Déjà quatre jours que nous avons été propulsés sur le sol papou par une tonne de CO2… Notre séjour dans la capitale s’éternise. Port Moresby ressemble à toutes les capitales du tiers-monde. Sale, enclavée, polluée par des pots d’échappement mal filtrés. La troisième et dernière forêt primaire du monde à quelques pas n’y fait rien. Mais bon, on occupe nos journées en négociant avec une bureaucratie qui rechigne à nous laisser partir, et une équipe qui ne manque pas de sel.

Ce matin, les marins papous mettent à l’eau le Golden Dawn, notre petit rafiot de vingt-quatre mètres, après deux jours de retard. Une routine dans un pays où deux horloges s’affrontent : le PNG Time (Papua New Guinee) et le « Waiteman » time (White man). Je vous laisse deviner laquelle est la moins à cheval sur les horaires… Départ fixé le 8 septembre à l’aube dans le meilleur des mondes. S’ensuivront deux mois autour de la Nouvelle-Irlande, archipel d’îles volcaniques posées sur la ceinture de feu du Pacifique, au contact des tribus parmi les plus isolées et fragilisées du globe par deux années de confinement sévère. On devrait atteindre le sud cette île de la taille de la Corse le 12 septembre et ainsi débuter notre mission humanitaire avec le chargement à bord de médicaments et de vaccins que les insulaires ne reçoivent plus depuis deux ans à cause des restrictions liées au Covid-19. Finalement, le plan change une première fois (ce ne sera pas la dernière). Marine et Sébastien partent à Kavieng pour pourchasser le C.E.O de l’hôpital qui rechigne à donner sa signature. Sans la signature d’Alphonse Wena, il n’y a pas de mission. Et le monsieur n’a pas apprécié que Marine repousse ses avances par message…

À la semaine prochaine. Théo. Stop.

Lundi 12 septembre. Je suis en charge du passage du détroit de Vityaz, dont on m’a alerté de la fréquentation. Pourtant, pas un cargo n’est en vue depuis une heure. Drôle de quart. Je demande à Harry, l’ingénieur de bord, comment les Papous nommaient le détroit de Vityaz avant que la marine impériale russe ne le baptise du nom de son navire d’exploration le siècle dernier. Ah ! la frustration de l’homme blanc du XXIe siècle civilisé peut vite monter devant le Papou qui, en quatre générations, a oublié son histoire, et qui, dans un claquement de doigt, est passé d’un système de vie traditionnel, basé sur le wantok, réseau d’échange marchand entre voisins, au capitalisme généralisé. Comment lui faire comprendre qu’il est en train de tout perdre ? En fait, il ne nous a pas attendus pour le savoir. Il n’a juste pas eu le choix. Il faut reconnaître que les missionnaires chrétiens et les colons successifs ont fait preuve d’une remarquable dévotion à annihiler leur système traditionnel qui, pourtant, perdure remarquablement. Mais il est vrai que les rites de passages initiatiques se transforment parfois en baptêmes au milieu de la jungle. Les « Mulutawe », « Ilhoe », se transforment en Steven, Jenny… Les croyances se mélangent aux récits bibliques. L’appartenance aux clans laisse la place à l’appartenance aux Églises. Mais bien simple d’esprit serait celui qui pense qu’ils succomberont, comme nous, aux travers du capitalisme. 

Carnet de voyage de Théodore de Kerros à découvrir dans Bouts du monde 54

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