Tant pis pour le Connemara
En Irlande, Maguelonne Perroud a fini par ressembler aux Irlandais, des cheveux plus roux, des taches de rousseur plus visibles. Quoi d’étonnant ? Elle rêvait de ses vertes prairies, de ses pubs et de sa musique depuis des décennies. Mais la traversée du miroir, assise sur la selle d’une bicyclette, n’est pas si aisée. La dessinatrice n’a pas suivi son itinéraire, mais qu’importe. Retrouvez cette aventure et bien d’autres en vous abonnant à Bouts du monde.
– EXTRAIT –
Il y a des endroits où l’on se sent chez soi sans jamais y avoir vécu. Des endroits où la culture résonne si fort en nous qu’elle cogne contre notre poitrine. Enfant, je guette les livres dont l’action s’y déroule. Adolescente, je commence à écouter sa musique rock et traditionnelle non sans verser des larmes. Je feuillette sans cesse le même livre qui retrace ses paysages. Il me semble que tout est mieux en Irlande : les individus, la musique, l’ambiance. J’ai dans la tête des rues colorées, des discussions profondes et animées, des histoires d’amours passionnées, des aventures folles. L’histoire qui m’a réellement donné envie d’y partir est celle de Jean-Pierre, le père d’une copine. J’avais alors 17 ans. Il me raconte qu’au même âge, il avait fait le tour de l’Irlande à vélo avec un ami. Son histoire me fascine et m’impressionne. Quel beau moyen de découvrir un pays que d’en faire le tour à vélo ! Ma vie en France à cette époque n’est pas très joyeuse ; alors je m’évade dans ce pays pas si lointain, m’inventant une autre vie qui pourrait être possible. Et pourtant, lorsque l’occasion se présente d’aller y vivre, je me défile.
À mes 25 ans, mes amis m’offrent un week-end à Dublin. J’y pars avec Loïc, mon conjoint. Nous avons juste le temps d’effleurer la capitale. Les années passent et Loïc et moi commençons à voyager ensemble à vélo. Nous faisons un périple de presque huit mois à travers l’Europe qui nous mène jusqu’à Oslo, puis au fin fond du Péloponnèse. L’envie de voyager seule commence à se faire sentir. Je sens que j’ai besoin de vivre cette expérience de mon côté pour apprendre à voyager plus sincèrement auprès de Loïc. À deux, je suis son rythme puisque je n’ai pas encore trouvé le mien. Il est temps que je le découvre. Alors je décide de partir à sa recherche… en Irlande.
Au moment du départ plusieurs questions inattendues surgissent. Entre la peur de me retrouver seule et l’excitation de vivre une nouvelle aventure, serpente une angoisse déconcertante : et si l’Irlande n’est pas l’Irlande que j’imagine ? Et si ce pays que je fantasme depuis tant d’années n’existe en réalité que dans les livres ? Plus le temps de faire demi-tour. Mon premier train entre en gare. J’ai une chance inouïe de pouvoir réellement partir à la rencontre de ce pays qui m’attire tant. Cette fois-ci je la saisis.
Le début du trajet est chaotique. J’ai décidé de rejoindre l’Irlande en train et en ferry ; seulement voilà, rien ne s’enchaîne comme prévu. Tous mes trains sont soit en retard, soit annulés. Les couchettes des wagons-lits me semblent dures, et pour couronner le tout, j’ai un mal de mer affreux sur le ferry qui relie Cherbourg à Rosslare. Je suis tout de même heureuse d’arriver en Irlande. Et dès les premiers coups de pédales, j’oublie les courtes heures de sommeil et reconnais avec allégresse les caractéristiques de ce pays. Des collines verdoyantes, des moutons à têtes noires, des cahutes en bois de vente de patates, une mer agitée, tout y est ! Je retrouve dans l’air cette ambiance qui m’est familière autant qu’elle m’est inconnue.
La solitude commence à me peser alors que je m’enfonce de plus en plus dans l’Irlande rurale. Personne pour rire avec moi de ces parties de route difficiles. Personne pour célébrer l’escalade d’une piste escarpée.
Mon euphorie est pourtant de courte durée. Je me rends rapidement compte que mon tracé est trop ambitieux. C’est la première fois que je transporte tout le matériel seule. Mon vélo est si lourd ! Et les pentes sont si raides. Ici, pas de grands cols aux côtes régulières, mais des routes si abruptes que j’ai souvent l’impression de me retrouver au pied d’un mur. 9 %, 11 %, 13 %. À 15 %, pédaler m’est impossible. J’ai l’impression de pousser plus que je ne pédale. La solitude commence à me peser alors que je m’enfonce de plus en plus dans l’Irlande rurale. Personne pour rire avec moi de ces parties de route difficiles. Personne pour célébrer l’escalade d’une piste escarpée. Seulement quelques tracteurs dont les conducteurs me saluent une fois que la surprise de me voir est passée. J’ai sous estimé ma fatigue physique et mentale, les dénivelés positifs et le poids de mes sacoches. Dès que j’en ai l’occasion, j’appelle Loïc pour chercher un peu de réconfort. À chaque coup de téléphone, je ne suis que jérémiades et plaintes. « Et c’est trop dur, et j’y arriverai pas, et pourquoi j’ai fait ça, de toute façon je ne suis pas capable, tu vois bien que je ne suis pas capable, j’arrive même pas à te raconter les anecdotes sympas. »
Carnet de voyage en Irlande de Maguelonne Perroud à découvrir dans le Bouts du monde 67
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