Tout à l’Ouest du monde
L’archipel des îles d’Aran aligne ses trois cailloux, pelés, battus neuf mois sur douze par toutes les tempêtes de la création. Des îles celtiques, elles ont acquis la charge émotionnelle et le caractère mythique. Elles ont toujours fasciné. Les moines après les druides et les écrivains après les moines. Ainsi que Thierry Jigourel et Didier Houeix, qui sont allés sur les traces de l’écrivain John Millington Synge. Ils y ont rencontré une communauté chaleureuse et enracinée qui, contre vents et marées, perpétue des traditions et le maintien
du gaélique, la langue du pays.
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– EXTRAIT –
‘archipel d’Aran, qui exerce depuis des siècles une fascination sur l’esprit des hommes, est constitué de trois îles : Inis Mór, « l’île grande » dans un irlandais qui cousine avec le breton, Inis Meáin, celle « du milieu » et Inis Oírr, celle « de l’Est », la plus petite et aussi la plus proche de la terre irlandaise. Trois – chiffre sacré symbolisant la perfection dans l’imaginaire celtique –, trois cailloux battus par les vents d’Ouest neuf mois sur douze, trois vaisseaux de pierre qui font face à Galway, au fond de sa baie, au massif karstique des Burren, dans le comté de Clare au Sud, aux montagnes du Connemara au Nord et à l’océan Atlantique à l’Ouest. Jadis, on s’y rendait à bord de hourques appareillant de Galway. Le steamer qui les desservait – deux fois par semaine – à la fin du XIXe siècle, désenclava ces îles considérées par les « antiquaires » et les voyageurs comme un conservatoire de la langue et des mœurs des Gaëls. Aujourd’hui, le Glòr Na Farraige, le… « Bruit de la mer », relie en trois quarts d’heure seulement le port de Ross an Mhíl à celui d’Inis Meáin. Sur la jetée, Aedín Ni Thiarnaigh, notre hôte, salue Sean, le commandant du bateau, échange avec lui quelques banalités avant de nous entraîner vers sa maison, par une petite route où le regard porte loin. Elle surmonte des dizaines de murets de calcaire, gris anthracite, noirs et qui sertissent autant de petits champs.
Dire que ces lieux envoûtèrent auteurs et voyageurs serait un euphémisme. Tout se passe comme si ces perles d’un collier épars, posé autour du cou de la belle Erin, constituaient le lieu de l’inspiration par excellence. Dans cet univers où le ciel se marie à la terre, l’homme est vissé à la nature, qu’il chérit et qu’il subit tout à la fois.
Des générations d’îliens fabriquèrent littéralement de la terre en y apportant, à dos d’âne, des kilos de varech mélangé au fumier de vache. Devant nous s’étend donc un damier minéral où le vent chante des mélopées sauvages, s’engouffrant dans les interstices de ces murs de dentelle. Dire que ces lieux envoûtèrent auteurs et voyageurs serait un euphémisme. Tout se passe comme si ces perles d’un collier épars, posé autour du cou de la belle Erin, constituaient le lieu de l’inspiration par excellence. Dans cet univers où le ciel se marie à la terre, l’homme est vissé à la nature, qu’il chérit et qu’il subit tout à la fois. Dans Le Cheval couché, évoquant un voyage aux îles d’Aran réalisé dans les années 1960, Xavier Grall écrit : « Quand notre vapeur rouillé et fantomatique y accoste, après deux heures et demie d’une traversée impassible, une trentaine d’hommes nous attendent sur le quai. Nous attendent ? Mais non – ils n’attendent personne. Ils sont là, cromlec’hs gris, impassibles eux aussi, immobiles, avec des poitrines creuses comme usées d’attendre, de n’attendre rien. » Un autre bond en arrière, d’un demi-siècle. Un homme, né près de Dublin, au foyer d’un père avocat et élevé dans la rigueur de la religion protestante, cingle, les sens en ébullition, les oreilles ouvertes comme des écoutilles, les yeux écarquillés, vers l’archipel où il veut se refaire une âme. Il est jeune. Il a abjuré sa religion. Il rêve d’un syncrétisme entre catholicisme et mythologie irlandaise. Il tient du druide et du moine celtique. Il a rencontré dans un hôtel miteux de Paris un de ses compatriotes du nom de William Butler Yeats, futur prix Nobel de littérature. Il débarque sur Inis Meáin lors de l’été 1898, après que Yeats l’eut engagé à aller perfectionner son gaélique dans ce qui lui semble être un conservatoire du dialecte du Connaugh. Cinq saisons durant, Synge s’immerge dans une population qui l’adopte, même si, parfois, les femmes de l’île raillent sa situation de célibataire. Le monde qu’il décrit dans l’ouvrage éponyme Les Îles d’Aran a quelque chose de fort, comme une bourrasque, et d’hallucinant comme un imram païen. Parmi ces gens qui croient encore dur comme fer aux fairies, qui pratiquent une religion catholique comparable à celle de la Bretagne, le jeune bourgeois dublinois est à son aise. Les îliens ont le naturel et la spontanéité des populations échappant à la fatuité des villes. Ils sont pêcheurs. Ils sont paysans. Ils sont vanniers et menuisiers. Ils sont chaumiers. Ils savent tout faire de leurs mains. Et leur esprit, bien que naïf, est vif, curieux, toujours en éveil. Les femmes sont vêtues de robes rouges éclatantes qui leur donnent l’allure de coquelicots dans des prairies printanières.
« Ici, écrit Synge, une touche de raffinement des vieilles sociétés se mêle avec un effet singulier, aux qualités de l’animal sauvage. » À une époque où tout ce que l’Irlande compte de plumes allègres célèbre les vertus du paysan et du marin, l’adjectif n’a rien d’infamant. Synge écrit encore ceci : « Chacun est un pêcheur averti qui sait manœuvrer un curragh avec un sang-froid et une dextérité extraordinaire. Il sait aussi cultiver la terre avec des procédés simples, brûler le varech (pour en extraire la soude), tailler des pampooties, réparer les filets, couvrir de chaume une maison, fabriquer un berceau ou un cercueil. »
Carnet de voyage dans les îles d’Aran de Thierry Jigourel, avec des photos de Didier Houeix. A découvrir dans le Bouts du monde 67.
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