Auto-stop sur l’A84
– EXTRAIT –
utostoppeur depuis toujours, j’ai fini par développer une grande curiosité pour les voies rapides sur lesquelles je me déplace lentement en stop. Je connais leurs panneaux, leurs sorties, leurs stations. Je connais leurs à-côtés, je sais leur potentiel pittoresque. Mon rapport à l’autoroute est biaisé parce que toute l’année j’erre dessus : j’aime l’autoroute. Je l’aime pour l’expérience que j’en fais, pour les rencontres que j’y fais et qui me donnent le sourire à vie. J’aime un peu plus l’autoroute que la route. Parce que les autoroutes ont été moins considérées, plus méprisées. Même l’État les a concédées pour la plupart. Abandon de bébé volontaire. J’aime mon rapport à l’autoroute. L’errance, le hasard du stop. La jouissance d’avancer plus lentement en stop qu’avec sa propre auto. Le contraste entree l’auto-stop et l’autoroute, entre la latence et la vitesse. Les panneaux, les images, les archis, les histoires, les archives, les marquages, les glissières et tout le vocabulaire. Toute la mythologie.
Pendant ma marche, j’ai comparé la route à un ruban bleu, bleu autoroute, qui se déploierait comme une rivière artificielle, un fleuve de bitume le long duquel je marche, couds par ma marche, lace par ma trace GPS, comme on brode sur une toile. Mon pèlerinage autoroutier commence à Rennes et s’achève, plusieurs centaines de kilomètres plus loin, à Caen, après des semaines d’errance, de rencontres et de détours. Après avoir traversé le Coglais, la baie du Mont, la vallée de la Vire et la plaine de Caen.
J’aime mon rapport à l’autoroute. L’errance, le hasard du stop. La jouissance d’avancer plus lentement en stop qu’avec sa propre auto. Le contraste entree l’auto-stop et l’autoroute, entre la latence et la vitesse. Les panneaux, les images, les archis, les histoires, les archives, les marquages, les glissières et tout le vocabulaire. Toute la mythologie.
Le voyage s’est rythmé de haltes. Ici, un abribus sert de véranda provisoire pour un repas de pain, de légumes en bocal et de chocolat ; là une aire de repos devient un véritable amphithéâtre où défilent les routiers, les familles et les silhouettes anonymes qui font vibrer la route. Les toilettes, les tables de pique-nique, les poubelles ou les points d’eau deviennent des personnages secondaires, des compagnons du quotidien.
Ce voyage est aussi un clin d’œil à celui de Cortázar et Dunlop. Un voyage Paris-Marseille en van, par l’autoroute, avec pour règle de s’arrêter à chaque aire de repos et aire de services, à raison de deux par jours. (Autonautes de la cosmoroute, Gallimard)
J’ai essayé de faire en sorte que mon errance ne soit pas un prétexte à nourrir une histoire collective. J’évoque le Livre blanc de l’autoroute A84, qui promettait prospérité, flux touristiques et sécurité retrouvée, mais dont l’héritage reste ambivalent. Je n’ai pas pu oublier les critiques formulées dans les années 1990 par le Grape (Groupement régional d’associations pour l’environnement), qui dénonçait le sacrifice du rail et le mépris des impacts écologiques et qui résonnent aujourd’hui avec une certaine force.
L’autoroute apparaît alors comme un compromis historique : gratuite grâce au Plan routier breton, la volonté des politiques locaux, et la volonté affirmée d’ouvrir un arc routier de la Belgique à l’Espagne sans passer par Paris.
Mon voyage crée un contraste entre l’immobilité de mon déplacement et la vitesse des véhicules qui passent sous mes pieds. C’est presque mon combat de vie, prendre le temps d’attendre un lift, d’écrire dans un carnet, de peindre une aquarelle, pour avancer plus lentement.
Là où en voiture on ne voit qu’un entre-deux à traverser, je savoure un panorama de détails : un grillage qu’un chien traverse de son museau, une fresque de laiterie représentant le Mont-Saint-Michel, une boîte à livres au cœur d’un bourg calme.
Carnet de voyage de Cyprien Desrez à découvrir dans le Bouts du monde 65
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