Les déclarations du mont Sinaï

Marion
Touboul
/
Egypte
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Bouts du monde n°2315 
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Françoise Beauguion et Marion Touboul ont parcouru l’Egypte avec cette question « Que représente l’amour pour vous ? ». Dans la région désertique du Sinaï, elles ont tissé des amitiés avec la tribu des Jebaliya, ces bédouins chargés de la protection du monastère de Sainte-Catherine établi au pied de la montagne où Moïse aurait reçu les dix commandements. Un lieu mythique qu’elles nous font découvrir à travers les confidences de ses derniers habitants.

Au creux d’un vallon étroit et enserré entre deux immenses murailles roses, nous empruntâmes un sentier escarpé. « C’est le chemin qu’empruntèrent les Hébreux pendant l’Exode », souligna Salah. La sente menait effectivement au Wadi Arba’in, « la vallée des quarante », en référence au nombre d’années que les Hébreux passèrent dans le Sinaï avant leur arrivée dans le pays de Canaan.

En contrebas de la piste, se déployait un long tapis vert composé d’oliviers, d’arbres fruitiers, de plants de tomates, d’aubergines et de haricots tous quasiment secs. Il s’agissait de l’une des propriétés du monastère de Sainte-Catherine.

L’endroit manquait cruellement d’eau. La dernière pluie remontait à dix ans. Cette sécheresse exceptionnelle désespérait Salah qui préférait détourner l’œil de ce triste potager à la mort annoncée.

Salah, dans sa longue robe beige, marchait en éclaireur, lisant l’heure d’après l’astre qui glissait doucement vers l’ouest. J’avais eu tort de m’inquiéter pour ses souliers. C’était un homme élancé et mince, au corps souple comme une liane, doté de jambes musclées et de pieds faits pour la course. Il lui arrivait d’ailleurs souvent d’arpenter la montagne pieds nus. Il sautillait d’une pierre à l’autre avec la légèreté et l’aisance d’une antilope.

Son visage était typique des Jebaliya : le front bombé, les joues creuses et brunes, le menton légèrement prognathe, au-dessus d’un long cou. Il portait aussi une barbe de deux jours. Son charme reposait sur ses yeux formidablement brillants et ronds comme deux noisettes, parés de longs cils.

On lisait dans son regard enfantin la gentillesse et la simplicité d’un Bédouin solitaire plus habitué à parler aux arbres qu’aux hommes.

Tout dans ce périple imprévu l’amusait : notre quête d’abord, puis le fait que nous soyons des femmes et enfin nos pas incertains. Il fallut un long moment avant qu’il ose nous tendre la main pour nous aider à sauter par-dessus les rochers. Et davantage de temps encore pour que la conversation débute. J’appréciais qu’il ne cherchât pas à habiller le silence d’informations futiles. Cette discrétion laissait présager une rencontre profonde. Nous nous apprivoisions peu à peu.

© Carnet de voyage de Marion Touboul et François Beauguion, à découvrir dans Bouts du monde n°23