Bouts du monde n°2315 
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Description

La première fois que j’ai entendu parler du Népal, je devais avoir 5 ou 6 ans. Je me souviens que, les yeux plongés sur la 2e de couverture d’un vieux dico Larousse qui recensait tous les drapeaux du monde, je me demandais quel pouvait être ce pays qui avait choisi un étendard à la forme si singulière : deux triangles pour représenter des montagnes…

Je n’en savais pas grand-chose, certainement pas que sa capitale Katmandou avait attiré des générations de hippies, que cette vallée mythique était le paradis des voyageurs, et que ses montagnes légendaires rendaient fous des alpinistes.

J’allais plus tard en apprendre davantage. Dans les livres, on évoquait des noms magiques et magnifiques : Dhaulagiri, Annapurnas, Manaslu, Kangchenjunga, etc. On racontait aussi que le petit village de Kagbeni, niché au fond de la vallée de la Kali Gandaki, marquait la limite avec le royaume interdit du Mustang. Et puis il se disait que la Karakoram Highway, au Pakistan, était la plus belle route du monde. Chaque sommet, chaque vallée, chaque rivière semblaient gâtés par la toponymie et leur évocation était la promesse d’un beau voyage. Mais comme le disait Alexandra David-Néel, « lire, lire, lire… tout ça ne vaut rien. Il faut aller voir ».

Est-ce la sagesse de l’auteur de Voyage d’une parisienne à Lhassa qui a accompagné ces Conquérants de l’inutile ? Gravir ces géants n’avait jamais effleuré l’esprit des habitants de l’Himalaya et du Karakoram, les deux massifs qui regroupent les quatorze sommets à plus de 8 000 mètres d’altitude. Pour avoir le privilège d’être les premiers à planter un drapeau sur des montagnes vierges et sacrées, les alpinistes européens ont raconté aux Népalais qu’ils voulaient honorer leurs dieux. Pour quelle autre raison Tensing et Hillary auraient-ils été accueillis comme des héros à leur retour à Katmandou en 1953 ? 65 ans plus tard, le nombre d’expéditions et la pollution engendrée posent des questions sur les motivations de ces quelques amoureux de la montagne. Le National Geographic rapporte que 234 personnes ont atteint le sommet de l’Everest un jour de mai 2012…

Combien savaient que la montagne mythique s’appelait Chomolungma en tibétain (déesse mère des vents) avant qu’on la baptise du nom de George Everest, le colonel britannique qui en mesura pour la première fois la hauteur ? Avaient-ils accroché à la sangle de leur sac à dos un chattar multicolore qui promettait de disperser au vent les prières ?

Le 25 avril 2015, de nombreux alpinistes ont été piégés par le séisme au camp de base de l’Everest. Des hélicoptères ont effectué des rotations pour secourir les malheureux. Ces images ont dérangé alors que dans le même temps les secours tardaient à atteindre les villages les plus reculés des vallées. Mais pour refermer les plaies à vif qui ont déchiré le toit du monde, il faudra aussi que des voyageurs empruntent à nouveau les sentiers du Langtang ou de l’Helambu.

William Mauxion

Les carnets du n°23
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