Dessins en relief
– EXTRAIT –
Il y a des élans qu’on ne retient pas. Celui de marcher, de partir à la rencontre des montagnes, a surgi un jour sans prévenir – comme une nécessité, une urgence douce. J’ai repris les sentiers, ceux de ma région et d’autres plus lointains, avec mon carnet sous le bras, et toujours quelques feuilles volantes grand format. Elles m’accompagnent pour les temps plus longs, quand le paysage invite à s’installer, à prendre la mesure du relief, à dessiner à grande échelle.
Parfois, c’est un croquis rapide, l’essentiel du trait, juste une ligne d’horizon ou une arête. D’autres fois, le temps s’ouvre, et je déplie mes feuilles, face à la montagne. Ce n’est pas seulement ce que j’ai vu que j’ai voulu fixer à l’encre de Chine, mais ce que j’ai ressenti : l’éveil face à une barre rocheuse, l’émotion d’un sommet entrevu au détour d’un virage, la paix d’un plateau sans fin. Dessiner, c’est peut-être cela : retenir l’essentiel de l’instant avant qu’il ne bascule dans l’oubli. Le massif des Écrins, la vallée de la Clarée, le Beaufortain, les Bauges, Belledonne, le Vercors, le Mont-Blanc, les volcans d’Auvergne…
Chacun de ces noms m’a laissée différente, chargée d’un souvenir, d’un vertige, d’un silence.
D’un geste, j’ai tenté de saisir ses arêtes, cette rigueur de granit, cette noblesse minérale. Excitée, l’aquarelle a tremblé sous mes doigts. Plus tard, j’y suis retournée. Cette fois, avec l’encre de Chine. Une autre manière de gravir la montagne. Une ascension à l’envers, par la ligne, par le trait.
J’ai grandi à Albertville (Savoie), au pied des vallées, là où les montagnes commencent à parler, d’abord doucement, puis de plus en plus fort. Dans cette ville qui semble toujours regarder vers le haut, j’ai appris à lever les yeux, à guetter la neige sur les toits, à deviner l’heure selon la lumière sur les sommets. Je crois que c’est là que tout a commencé. Mon amour des hauteurs, du silence, de ces paysages qui n’ont pas besoin de mots.
Je vis toujours en Savoie, tout près des lignes de crête. Dès que je le peux, je quitte la plaine, je m’élève. J’abandonne les routes asphaltées pour des sentiers plus anciens, tracés par les sabots, les pattes, les semelles, les hasards. Et je dessine. Avec l’encre, le calame ou un pinceau. J’essaie de capter ce que je ressens plus que ce que je vois. De faire apparaître l’âme d’une montagne, l’élan d’une arête, la mélancolie d’un col.
Un jour, je suis partie pour La Grave. Ce nom seul est déjà une promesse, un murmure entre deux falaises. Suspendu au vide, ce village m’a accueillie avec une lumière sèche, presque coupante. J’y ai rencontré la Meije pour la première fois. Elle était là, fière, indomptable, et j’ai eu l’audace de la dessiner. D’un geste, j’ai tenté de saisir ses arêtes, cette rigueur de granit, cette noblesse minérale. Excitée, l’aquarelle a tremblé sous mes doigts. Plus tard, j’y suis retournée. Cette fois, avec l’encre de Chine. Une autre manière de gravir la montagne. Une ascension à l’envers, par la ligne, par le trait. Chaque coup de pinceau devenait un pas, chaque lavis une brume soudaine sur les hauteurs. Le Grand Pic s’est laissé approcher. Il ne s’est pas livré.
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