François Remodeau - Greenwich - Carnet de voyage
Carnet de voyage - Angleterre

Normalement, c’est tout droit

Les cols immaculés, comme de la Brèche de Capitello à la Bocca Muzzella, mettent à rude épreuve les bonnes volontés mal préparées. En chaussures légères, l’économie de poids se paye en sueur.

– EXTRAIT –

En Europe, le méridien zéro est une jolie ligne droite de 1 680 kilomètres qui traverse trois pays : l’Angleterre, la France et l’Espagne. Altitudes de départ et d’arrivée : 0 mètre à Sand Le Mere (Royaume Uni), 0 mètre à Altea au sud du golfe de Valence (Espagne). Point le plus élevé : 3 000 mètres sur l’épaule du Marboré qui surplombe le cirque de Gavarnie dans les Pyrénées. Mais à cet endroit, je me dis que je retomberai aussi à 0 ºC…

Le méridien de greenwich c’est une affaire de petits riens ! D’abord, parce que les méridiens n’existent pas « réellement ». Ils sont le fruit de l’imagination humaine, pour partager notre espace en 180 degrés et notre temps en vingt-quatre fuseaux horaires. Ensuite, parce que la valeur du « méridien–origine » est égale à zéro. Zéro ce n’est rien, c’est tout dire ! Néanmoins, il suffit d’un pas, d’une seconde, pour que le premier satellite auquel vous êtes connecté vous situe en dehors de ce rien. Alors je me suis dit que, venant du néant et y retournant un jour futur, visiter le zéro absolu de notre monde à la moitié de mon existence (là, je suis très, très optimiste…) valait le coup d’être vécu. « Nous ne sommes pas grand-chose » dit l’adage populaire. « Glorifions ces riens que nous sommes » me suis-je dit. Quitte à jouer avec les zéros, je me suis fixé une règle (du jeu) : celle du « triple 0 ».

Si j’ai bien compris mister Google Earth, cette minute représente un espace de 1 250 mètres en moyenne, à l’Est et à l’Ouest du méridien dans le secteur que je vais parcourir ; soit une bande de 2,5 km de large où j’espère trouver un chemin situé dans mon « triple 0 ».

0° 00’… et 59″ : cinquante-neuf secondes (pas de temps mais d’espace) pour faire le zigoto sans trop zigzaguer, car le zigzag allonge le kilomètre… et le temps ! Cinquante-neuf secondes c’est, à une seconde près, un espace d’une minute. Si j’ai bien compris mister Google Earth, cette minute représente un espace de 1 250 mètres en moyenne, à l’Est et à l’Ouest du méridien dans le secteur que je vais parcourir ; soit une bande de 2,5 km de large où j’espère trouver un chemin situé dans mon « triple 0 ».

N 53° 74′ – 00° 00′ Sand Le Mere. (East Yorkshire, Grande Bretagne). Sand Le Mere est le véritable point de départ du méridien de Greenwich en Europe. On y arrive par le haut d’une petite falaise un peu trop friable pour résister aux assauts de la mer du Nord. Elle s’effondre partout, des pans entiers se sont affaissés très récemment encore. La mer grignote le littoral. Des gravats et déchets abîment le paysage. Néanmoins, une certaine ambiance amène les familles à se promener ici en compagnie de leurs chiens, même si les lieux n’incitent pas à y poser sa serviette et s’y allonger. Je recherche l’endroit exact du point convoité à l’aide de mon GPS car le monument qui avait été installé auparavant fut emporté par l’avancée des flots en 2003. J’aligne les 8 zéros de longitude de mon appareil et plante mes bâtons dans le sable. Je photographie les quatre points cardinaux de cet endroit qui habite mon esprit depuis très longtemps.

N 50° 78′ Peacehaven (East Sussex). Goal ! Le chemin traverse des prairies et cultures. On se croirait dans le bocage normand, en plus accidenté. Les collines se succèdent. J’arrive à Lewes après une assez forte montée. Une pause de deux heures me permet de me restaurer, acheter de quoi grignoter et discuter au bureau touristique local. Je quitte la ville par les ruines de la première abbaye clunisienne bâtie en Angleterre. Ses alentours furent aussi le lieu d’une bataille où le roi Henri III fut battu par Simon V de Montfort. Pour ma part, je faillis être battu par l’armée d’une cinquantaine de vaches au milieu desquelles je m’étais bêtement laissé enfermer. Seul l’usage de mes bâtons menaçants me permit de me sortir de ce mauvais pas. Encore quelques collines à monter et descendre, ponctuées de haies et de chênes multi-centenaires. Des cultures de colza, des champs à peine semés où les randonneurs créent leurs propres traces comme l’usage le veut en Angleterre.

Enfin la mer ! La mer et les maisons de Newhaven et Peacehaven. Un ou deux bateaux à l’horizon et un parc d’éoliennes. Au hameau de Telscombe, il y a un camping à la ferme : une prairie ventée où l’on s’installe librement (nous sommes deux). Avec un bungalow pour les toilettes et la douche. Je m’installe et dépose mon sac à l’intérieur de la tente. Il est 17 h 30.

Je repars, l’esprit et le corps légers pour parcourir les derniers kilomètres qui mènent au monument érigé à Peacehaven en bordure de mer, au-dessus d’une petite falaise. Le monument marque l’extrémité sud du méridien de Greenwich en Angleterre. Il est 18 h 40 ce mercredi 27 avril. Je viens d’achever le parcours intégral anglais du « GMT ». Cet itinéraire, conçu par deux Anglais, Hilda et Graham Heap, n’a été parcouru en entier qu’à de très rares occasions. Ce soir en remontant vers ma petite tente, je ne sens aucune fatigue. Juste de la joie. Une très grande joie.

Carnet de voyage de François Remodeau à découvrir dans Numéro 55

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