Ivresse sauvage en Laponie
– EXTRAIT –
La neige recouvre les toundras qui défilent devant mes yeux, je suis assis sur un siège du train qui va me mener vers les îles Lofoten. Après une ultime sieste dans un ferry et quelques dernières heures de luxe, m’y voilà. Débarqué au port de Moskenes, je me dirige en kayak vers la pointe ouest de l’île de Moskenesoya durant une journée, sous la pluie et en me frayant un chemin entre les rochers et les vagues qui menacent de me faire chavirer. Arrivé à l’extrémité de l’île, l’expédition peut commencer ; je crie à l’océan Arctique « à tout à l’heure ! » car je compte le retrouver à la fin de mon expédition. Le bivouac est très humide, mais l’ambiance qui règne autour de moi est fabuleuse. Des falaises dont je ne vois pas le sommet dominent la mer de Norvège. Des pygargues à queue blanche font planer leur silhouette d’ange de la mort sous les nuages. Les vagues continuent leurs efforts pour anéantir la terre. Je réalise mes premières photographies, c’est l’un des objectifs de mon voyage, réussir à immortaliser les animaux et les paysages de Laponie qui croiseront mon regard.
Le lendemain, je repars vers le côté nord des îles, protégé du vent. Je réalise les premiers kilomètres vers l’est. En ce 9 mai, l’eau est à 3 °C. Le vent souffle, glaçant les âmes sur son passage. Lorsque je pagaye dans les vagues, mon esprit me joue des tours. Un remous noir devient l’aileron d’une orque, je vois des choses sauter dans les vagues. La distorsion du réel par les imaginations épuisées a dû précipiter la création des mythes. Une ombre sous le navire créa le Léviathan, un calmar géant échoué est devenu le kraken.
Dans les petites baies, je suis saisi par le spectacle, les oiseaux sur les falaises, le bruit des vagues sur la roche. Si l’une de ces vagues me retourne, avec l’embarcation sur laquelle je suis, je ne pourrai pas ramener le kayak sur le bord. Il me faudrait alors nager vers les rochers, voilà une bonne motivation pour rester en équilibre. Les nuages ne laissent même pas apparaître les sommets des montagnes. J’ai l’impression d’être à la frontière entre mer, terre et ciel.
Les animaux que j’observe sur ces côtes sont d’abord des oiseaux : des oies, des cormorans, des mouettes, des goélands, des eiders ou le majestueux pygargue à queue blanche.
Le quatrième jour, en m’élançant le matin dans l’eau, j’ai été retourné par une vague et le kayak est allé se casser contre les rochers. La mort dans l’âme, je réunis mes affaires dans mon sac à dos et vise les cols qui me permettront de sortir de cette côte sauvage à pied. Pas après pas, sur les cols à 500 mètres d’altitude sous la neige, j’ai l’impression de marcher à 3 000 mètres d’altitude dans les Alpes en pleine tempête. Je progresse également dans des forêts d’arbres nus et des marécages où je m’enfonce jusqu’aux genoux. Je suis tellement fatigué qu’un matin, je me réveille avec les pieds dans l’eau, j’ai posé ma tente sur une tourbière !
Je parviens à la ville de Ramberg, là, je vais en bus jusqu’à la ville de Leknes où j’achète un vélo. Je reviens ensuite à Ramberg pour continuer là où je me suis arrêté. Cette semaine aura été intense. À bicyclette dorénavant, je reprends ma progression, je pédale sur la route sans fin. Le vagabond avance en songeant à s’arrêter et s’arrête en songeant à repartir. Les voyages itinérants ne semblent adaptés qu’aux esprits fuyards. La route E10 traverse les îles Lofoten, en allant jusqu’en Suède depuis la ville de Å. Le nom de ce patelin est un sujet de discussion fréquent dans la région.
Quelques routes prennent la tangente le long de la côte et me permettent de me perdre seul dans mes pensées en roulant sans trop me préoccuper des voitures qui passent. Le soir, je bivouaque au bord de la route. Parfois, je me cache à l’affût afin de photographier les oiseaux et les mammifères. Un soir, alors que je pédale la nuit pour ne croiser personne, un élan marche à quelques mètres de moi, courant sur la plage du fjord.
J’installe ma tente au bord du lac et la camoufle avec des branches, j’attends toute la soirée et la matinée, sans succès. Le lendemain, je sors de mon affût pour traquer les bêtes. Je tombe alors nez à nez avec un élan ! Je n’ai pas le temps de sortir mon appareil photo, il part en courant.
Je m’arrête quelques jours dans le parc national de Møysalen pour photographier à nouveau le pygargue. Arrivé à un camping proche, j’y laisse ma bicyclette et pars à pied. Je marche quelques heures dans les marécages et la forêt. Après une colline réside un de ces lieux qui semblent saisir l’essence du monde. On pourrait presque deviner les interactions des éléments. Devant mes yeux, tout se mêle : la lithosphère, l’hydrosphère, la cryosphère, l’atmosphère et la biosphère, cette rebelle. La marche de la matière est lente, immuable et toute-puissante.
J’installe ma tente au bord du lac et la camoufle avec des branches, j’attends toute la soirée et la matinée, sans succès. Le lendemain, je sors de mon affût pour traquer les bêtes. Je tombe alors nez à nez avec un élan ! Je n’ai pas le temps de sortir mon appareil photo, il part en courant. À environ deux cents mètres, un autre élan traverse la colline. Il est tellement grand que même à cette distance, je le distingue facilement. J’ai l’impression qu’il m’a vu, même d’aussi loin. Il regarde dans ma direction avant de disparaître dans la forêt. Du haut de sa taille colossale, il se fond dans le décor comme une souris dans des fourrés.
Croiser le regard d’une bête sauvage est une expérience transcendantale. Un simple échange de regard, bien souvent inattendu, vous ramène à un sentiment profond et primitif. Rien n’est exigé en retour, l’errance de deux êtres induit une rencontre inopinée. Ces rencontres se méritent, elles ne sont pas achetables, toute triche annihilerait ce sentiment. Le contact visuel est un échange, une considération l’un envers l’autre. Elle peut induire de la peur, de la curiosité, ou de l’acceptation. Lorsque l’animal vous accepte, cela est encore plus beau : de la confiance s’installe entre vous. Vous faites partie du milieu durant quelques instants, car un de ses habitants vous considère. C’est un instant fugace, en un éclair, il est reparti dans les bois. Quelques secondes qui résonnent pour l’éternité.
Rentré au camping, savourant une pizza, j’aperçois un pygargue voler à trente mètres ; les voies des oiseaux sont impénétrables. En reprenant la route, je me perds à nouveau dans mes pensées, le paysage défile comme les souvenirs, les idées et les songes. Le soir je plante ma tente, quand je le peux, en face de la mer. Elle me berce, la nature m’accueille mieux que le goudron des villes. Je m’arrête dans les cafés et les petits supermarchés pour manger, il faut que je garde des forces avant la marche qui m’attend.
Carnet de voyage de Antoine Kremp à découvrir dans le Bouts du monde 65
Chaque trimestre, recevez dans votre boîte aux lettres de nouveaux carnets de voyages, dans le dernier numéro de la revue Bouts du Monde