L’empreinte des géants
– EXTRAIT –
ci, c’est la Norvège. Plus précisément, c’est Øvre Årdal, une petite ville en bordure de lac enclavée entre des montagnes verdoyantes. Nous arrivons un dimanche. La commune est dégarnie, peu d’habitants, peu de bruit, peu de mouvements. Après un maigre ravitaillement au seul commerce ouvert – une station-service – nous fixons les sacs sur nos dos.
« Prochaine étape, le Utladalen Camping, dit Nicolas en scrutant la carte. On commence léger, c’est-à-dire quatre kilomètres.
– Parfait. »
Tandis que nous nous mettons en route, une sensation nous perturbe. Il fait beau… il fait chaud ! Au-dessus de nos têtes, le soleil règne sans partage dans le ciel. Pas un nuage, pas même une brise. Les premiers pas sont lourds en raison des longues heures passées dans les moyens de transport, mais ils sont également lestés par cette chaleur imprévue. Dans notre esprit, la Norvège est le pays du froid, de la pluie, du vent. C’est un royaume de neige et de glace. Ce climat chaud nous déstabilise. Notre arrivée au camping n’arrange rien, car c’est une Française qui nous accueille. À croire que nous nous sommes trompés de pays.
Nous entrons dans le parc national de Jotunheimen dès le lendemain. La chaleur est toujours présente. Dense, compacte, elle pèse sur les épaules. La végétation coiffée de lichens, de pins et de bouleaux déroule son parfum sur le chemin. Les sommets couronnés de neige se disputent aux cieux la suprématie des hauteurs. Ici et là, la roche libère de son sein une cascade couleur de lait qui, en dégringolant, enfante des arcs-en-ciel éphémères.
Jotunheimen signifie « maison des géants ». Un mot au carrefour de la mythologie et de la géologie. Dans le mythe scandinave, Odin, le père des dieux, accorde un territoire de glace aux jötnar (aux géants). Le Jötunheim devient alors le pays de ce peuple et l’un des neuf mondes portés par l’arbre cosmique. Au milieu du parc où nous avançons, les géants, ce sont les montagnes. Car le Jotunheimen concentre les dix plus hauts sommets du territoire, culminant à plus de 2 000 mètres d’altitude, dont le toit de la Norvège : le Galdhøpiggen. Et c’est pour cette raison que nous sommes là, nous confronter à quelque chose de plus grand que nous.
Le déjeuner est avalé. Le chant d’une rivière nous entraîne vers une sieste. L’après-midi s’étire, et avec lui arrivent les premiers nuages. Le vent montre les crocs. Nous n’étions pas préparés à ce que le climat change si subitement. En un rien de temps, il pleut. Vite, et fort ! De vraies gifles s’abattent sur nous tandis que nous essayons, maladroitement, d’enfiler nos vêtements de pluie. Nous sortons la cape pour protéger nos sacs, nous lançons une jambe dans le pantalon, un bras dans la veste, la tête sous la capuche, tout cela à vive allure ! Enfin à l’abri, nous marchons vingt minutes, et l’eau cesse de couler. Nous rions. La Norvège vient de nous baptiser.
Le ciel est bas, la nature est humide. Une lumière grisâtre dégouline sur les arbres, les rochers et le chemin. Affamée, la brume avale le paysage, digère les formes qu’elle change en silhouettes afin de mieux comprimer l’espace. Le monde, qui paraissait large et étendu hier, est compressé ce matin, réduit à une zone de quelques mètres. La tête dans les chaussures, nous suivons le traçage.
Au refuge de Skogadalsbøen, la gardienne nous accueille avec un sourire éblouissant. Elle décrit l’organisation du dîner ainsi que du petit déjeuner de demain, et nous montre les différentes pièces du bâtiment, dont la torkenroom. Littéralement, « chambre sèche ». Cette salle surchauffée nous permet de sécher nos vêtements trempés de pluie. Le soir, à table, après des échanges avec d’autres randonneurs, nous apprenons que cette pièce est présente dans tous les refuges de Norvège. Une aubaine, car après un coup d’œil à la météo des prochains jours, nous comprenons vite que la Torkenroom va devenir notre pièce préférée.
Le petit déjeuner est fourni, il y a de tout, en quantité. Sucré, salé, grillé, viande, œufs, fromage. Un vrai régal. Nous mangeons avec appétit. Soudain, nous voyons la gardienne apporter des sacs en papier sur la table. En regardant les autres randonneurs, nous réalisons que nous pouvons préparer notre repas du midi sans problème, que c’est dans les mœurs. Sans attendre, nous commençons l’élaboration de deux bons sandwichs avant de garnir nos sacs d’une part de gâteau.
Nous enfilons les vêtements de pluie.
Le ciel est bas, la nature est humide. Une lumière grisâtre dégouline sur les arbres, les rochers et le chemin. Affamée, la brume avale le paysage, digère les formes qu’elle change en silhouettes afin de mieux comprimer l’espace. Le monde, qui paraissait large et étendu hier, est compressé ce matin, réduit à une zone de quelques mètres. La tête dans les chaussures, nous suivons le traçage. Rapidement, la différence avec les sentiers français devient évidente : il n’y a pas de sentier. Il y a bien un fléchage – impossible de se perdre –, mais l’avancée se fait au milieu des cailloux et des blocs de pierre. Le moindre pas est technique. Nous surveillons chaque appui pour ne pas nous esquinter une jambe ou nous fouler une cheville.
Près du lac Uradalsvatnet, le soleil étire ses membres rayonnants et sort de son lit de brume. Le bleu glacé des eaux tranche avec la colline zébrée de brun et de vert. Omniprésente, la neige mouchette de petites surfaces, ébauche des veinures dans la roche ou s’étale à perte de vue en de grands glacis épurés.
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