Christophe Péray
Carnet de voyage - France

L’homme qui risquait sa vie pour des cailloux

Il flottait une ambiance bizarre … Et il y avait ce bloc de granit mal luné à la sortie d’un dièdre qui bloquait le passage. Nous prospections dans une zone biscornue et fantasque. Les pierres y avaient leurs quartiers qui allaient des plus beaux aux plus défavorisés.

Cristalliers, nous avions choisi, pour nous aventurer, le fin fond du plus malfamé, là où règne le chaos, avec ses impasses comme autant de coupe-gorges et où toutes les pierres que l’on croise sont assorties de gueules en lame de couteau. En explorant ces limbes, nous nous attendions à rencontrer LE cristal. LE plus éclatant. Il pouvait se cacher dans l’obscurité d’une fissure, avoir une valeur inestimable, mais avant de pouvoir lui mettre la main dessus, la situation pouvait à tout moment, virer à la tragédie.

Cette étrange ambiance persistait ; quand j’ai empoigné la crête supérieure du bloc pour m’aider, il m’est tombé dessus pour m’immobiliser. Je suis parvenu à le repousser mais il a insisté à nouveau et cette fois de tout son poids. Je devais me débarrasser de ce malvenu. J’ai prévenu mon compagnon, resté en dessous, pour qu’il se planque puis j’ai fait sauter la corde à l’extérieur du dièdre pour qu’elle ne soit pas cisaillée. Alors l’individu a glissé le long de ma cuisse, et d’un souffle, il est parti. Je l’ai entendu rebondir avec fracas, entraînant avec lui des volées de pierres puis d’autres blocs provoquant une énorme avalanche jusqu’au glacier.

La veille d’une course, on essaie de conjurer l’accident en se rappelant les horreurs arrivées à d’autres. Comme chaque fois, après un cauchemar, j’eus du mal à retrouver le sommeil. Une question me taraudait : mais qu’est-ce qu’on est venu foutre ici ?

Tiré d’affaire, je me suis rétabli sur la plateforme marquant la fin du traquenard et j’ai appelé Jean-Marc pour m’assurer que tout allait bien. Il ne répondait à aucun appel. Je me suis penché pour permettre à mes yeux de plonger… dans l’horreur. Le relais où je l’avais vu pour la dernière fois avait disparu. La paroi était vide jusqu’à des vires enneigées sur lesquelles aucune trace humaine n’était visible… il y avait seulement cette corde déchirée, agitée par le vent. Tétanisé par la culpabilité, transpercé de douleur, je me rendis compte que j’avais tué mon pote en balançant ce bloc.

Je fus pris d’une crise de suffocation tellement l’air était confiné. Plusieurs secondes m’ont été nécessaires pour complètement sortir de ce mauvais rêve et pour me retrouver dans un dortoir saturé d’humidité et de corps assoupis. Jean-Marc, mon coéquipier, ronflait à quelques centimètres. J’ai longuement contemplé la scène qui se déroulait sous mes yeux tout en priant pour que ce doux ronflement ne s’arrête pas. Je réfutais aussi l’idée qu’un rêve puisse être prémonitoire. Il devait provenir de nos ex-voisins de tablée. Hier soir, ils se remémoraient des accidents de montagne qu’ils avaient lus. C’est comme ça dans les refuges de haute-montagne. La veille d’une course, on essaie de conjurer l’accident en se rappelant les horreurs arrivées à d’autres. Comme chaque fois, après un cauchemar, j’eus du mal à retrouver le sommeil. Une question me taraudait : mais qu’est-ce qu’on est venu foutre ici ?

Récit de Christophe Péray à découvrir dans Bouts du monde 50

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