Pianocéan
Ces extraits de livres de bord retracent une décennie de navigation et de musique, de l’Irlande aux Açores en passant par l’Écosse et la Norvège. Écrits entre 2015 et 2025 par Marieke Huysmans Berthou, pianiste et navigatrice, et Anne-Lise Lepellec, photographe et équipière du projet, ils racontent le quotidien à bord du voilier Lady Flow transportant, de port en port, un piano.
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– EXTRAIT –
Un rêve fou
Anne-Lise. Cette histoire, c’est l’histoire d’un oiseau de cinquante kilos, une fille aux cheveux noirs et aux yeux verts. Une pianiste, chanteuse, compositrice, navigatrice, un oiseau à qui on ne la fait pas. C’est l’histoire d’un bateau, d’un piano et d’un rêve un peu fou, que pourtant la ténacité et l’espoir auront permis de faire exister. Ce projet c’est Pianocéan… un tour du monde à la voile avec un piano à bord, un tour du monde en musique, un tour du monde le plus lent possible. Un contrepied magistral à l’accélération du monde moderne qui voudrait toujours nous faire croire qu’en se dépêchant nous rattraperons le temps qui nous est compté. Un tour du monde dont les points cardinaux sont la poésie, l’humain, le son et la sueur. Sept ans après ce tatouage, elle m’appelle un soir : « Euh Lily, Lily, je crois que j’ai fait une bêtise, je crois que je viens d’acheter un bateau ».
Ce bateau c’est Lady flow, un goélette noire avec deux immenses mâts, un bateau de douze tonnes pour un rêve qui en pèse au moins autant. Il nous faudra un an et demi de chantier, à réparer, à préparer ce bateau… puis, avec une scie sauteuse, elle découpe le pont arrière de son bateau et y fait glisser doucement un piano… le piano de l’océan. Un projet rendu possible par une volonté sans faille, et une équipe qui se constitue doucement… Des techniciens, des architectes, des constructeurs, des amis, des amoureux, des musiciens… Et un tas de bienveillance pour que Pianocéan, enfin, existe. En mars 2015, c’est enfin le grand départ ; du cambouis encore sur les mains, nous larguons les amarres du port de Sète et partons pour une première tournée en Méditerranée. Pianocéan c’est un cri du cœur qui dit que c’est possible de réaliser ses rêves, malgré la foule qui parfois vous crie de renoncer à ces enfantillages. D’arrêter de rêvasser et de prendre la vie au sérieux…
Et pourtant d’un rêve dans la tête, tissé par les vers d’un poème ivre et l’histoire d’un pianiste de l’océan quand on a tout juste 18 ans… jusqu’à sa réalisation. Coûte que coûte, affronter les doutes, les galères, accueillir les mains tendues et ne jamais, jamais renoncer. Donner corps, rendre « son ». Réaliser ses rêves, c’est ça prendre la vie au sérieux.
Raconter une chanson – Kinvara, Irlande – août 2019
Anne-Lise. À Kinvara se passe une semaine incroyable où, tous les soirs, la musique est au rendez-vous dans les pubs bien nombreux de cette toute petite ville, lovée dans son écrin. Parmi les meilleures sessions de musiques irlandaises que j’ai connues, où chacun a sa place, où il n’y pas d’histoire de professionnel ou d’amateur, où chacun peut raconter une histoire, chanter une chanson de sa voix maladroite, on s’en fout, après tout on est ensemble, on se tient chaud. Alors l’Irlande s’allume de ses milliers d’histoires, parce qu’il semble que là bas, ils ont écrit une chanson pour chaque colline, pour chaque famille, pour chaque histoire d’amour, pour chaque marin qui n’est pas revenu. Un vieil homme de 80 ans vous chante une vieille chanson de son enfance, et tout à coup il a 10 ans, des mûres écrasées plein les mains, plein les poches et il porte de larges culottes courtes. Et ça me fait sourire, et ça me fait pleurer un peu aussi. En gaélique, on ne dit pas « sing a song », chanter une chanson, mais « say a song », raconter une chanson. L’essence même de la folk. Les histoires. Nos histoires.
Le poisson errant que je suis se dit que le voyage, à partir de ce jour, à compter de ces îles, vient de prendre une nouvelle tournure. Quelque chose de l’ordre du sauvage, du wild que j’aime tant. Quelque chose d’indicible et d’étonnant. Il fallait arriver au 58e degré nord pour goûter à cette sauvage liberté
Le concert Sauvage – Archipel des Shiants, Hébrides extérieures, Écosse – 2021
Marieke. Là c’est la grosse claque ! L’archipel des Shiants, composé de trois îles au milieu de la mer des Hébrides, est peuplé de milliers d’oiseaux marins. L’archipel est comme vibrant… Plus on s’approche, plus l’on voit que les vibrations ont des plumes. Et plus on approche, plus on entend un brouhaha gigantesque de cris, de pépiements, de froissements de plumes et d’éclaboussures. Les oiseaux, peu communs de la nature humaine, ne nous craignent pas et nous avons la chance d’approcher de très près les hôtes de ces lieux. Macareux miniatures au bec bariolé et à l’atterrissage souvent mal négocié sur leurs pattes rouges palmées. Guillemots dessinés au pinceau, des orques version oiseau, dont les yeux, les ailes et la queue sont signés blanc sur noir en de minutieux traits. Cormorans au drôle d’air et quelques goélands complètent le tableau auquel nous décidons d’ajouter notre touche : sur le pont, le piano ! Un concert mémorable fait de plumes et de vert. Je joue.
Fhir a Bhata, chanson née sur l’île de Lewis à quinze milles nautiques d’ici. Et puis Ô sombres érodées de la mer qui résonne mieux ici qu’ailleurs. Puis quelques pianos solo de Wandering fish. Et le poisson errant que je suis se dit que le voyage, à partir de ce jour, à compter de ces îles, vient de prendre une nouvelle tournure. Quelque chose de l’ordre du sauvage, du wild que j’aime tant. Quelque chose d’indicible et d’étonnant. Il fallait arriver au 58e degré nord pour goûter à cette sauvage liberté. Sous les cris et les hourras plumés, nous quittons l’archipel le soir venu pour parcourir les derniers milles jusqu’à Stornoway. C’est pas tout mais il y a un concert pour humains demain !
Carnet de voyage de Marieke Huysmans Berthoud et Anne-Lise Lepellec à lire dans le Bouts du monde 66
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