Tableaux changeants en Ecosse
Adeline Terpo et son compagnon Maxence ont mené leur petite voiture rouge le long des routes sinueuses de l’Écosse, surveillant d’un coin de l’œil ces nuages changeants qui n’avaient pas encore décidé s’ils allaient sublimer le paysage ou bien ruiner le campement.
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– EXTRAIT –
Roulis à peine perceptible sur la Manche. Temps calme, Beaufort 2, nous flottons entre la France et l’Angleterre. Notre berceau vogue de concert avec les goélands, planant en parallèle du pont supérieur. Dans le ventre du bateau, on y tient déjà cour, autour d’un chanteur de folk.
La frontière entre le quotidien et l’aventure est franchie, nous voici en route pour l’Écosse, laissant dans notre sillage une empreinte éphémère, large comme une autoroute. En fond de cale stationne notre bolide, une « oui-oui car » rouge sang séché, prête à lover sa carrosserie dans les vallons les plus tortueux, assouplir son châssis sur l’asphalte bosselé, déployer bravement la cavalerie de ses cinquante-huit chevaux au cœur des monts des Highlands.
À ce cher Robert Louis Stevenson, je souhaiterais dire que j’ai troqué ici mon ânesse pour une tout autre motricité afin de découvrir son pays natal. Un poil moins récalcitrant. Dans l’habitacle de la Daïhatsu Trévis s’entassent confort et sobriété. D’énormes oreillers surmontent une petite tente et un réchaud ; des vêtements allant du t-shirt à la veste polaire en Gore-Tex s’empilent sur une caisse de vivres et une petite batterie de cuisine ; sans oublier quelques couverts de l’argenterie de mamie, pris au vol en partant, agrémentent ce sandwich d’une pointe de luxe.
À la lecture de ce chargement, on comprend le besoin de faire face aux éléments autant qu’à la nourriture anglaise la plus insipide. Et cela a déjà commencé à bord. Le café apatride n’aura pas attendu d’être british pour se noyer dans l’eau.
Notre débarquement est proche, je regarde l’eau filer et la surface scintiller, la houle s’apaise en approchant des côtes, la mer devient doucement lac. Le bateau glisse jusqu’à toucher terre.
La petite voiture nous a attendus, perdue dans la masse des SUV bodybuildés, des vans bobo-chics et des lourdauds de camping-cars. La bouche du ferry s’ouvre en grand avant de dégueuler ce flot de véhicules et libère nos envies d’escapades.
La petite voiture nous a attendus, perdue dans la masse des SUV bodybuildés, des vans bobo-chics et des lourdauds de camping-cars. La bouche du ferry s’ouvre en grand avant de dégueuler ce flot de véhicules et libère nos envies d’escapades. Nous filons sans attendre, plein nord, sur la voie de gauche autant que faire se peut. La route qui traverse l’Angleterre n’aurait pu être plus directe, rapide et droite comme une règle ; elle ne présente aucun intérêt sinon celui de pouvoir lire en marche. L’occasion d’en apprendre plus sur les alliances entre l’Écosse et la France, les tiraillements historiques, les jeux de pouvoir, la fin tragique de la culture clanique.
Ce soir, nous n’entrerons pas sur le territoire écossais, mais le ciel ne connaît pas de frontières et alterne déjà les bleus et les gris presque soudainement. De gros nuages se sont amoncelés, descendant toujours plus vers nous. Les collines ont la tête embrumée, comme si les dieux s’y étaient retirés, privant le commun des mortels de seulement les voir.
Port-Carlisle sera notre escale, adossé au mur d’Hadrien et face à l’Écosse, de l’autre côté d’un petit bras de mer. De là, nous rejoignons à pied l’unique pub en activité du coin, à quelques kilomètres. Nous longeons une mer que rien ne distingue du sable ni du ciel, le vent mêlé d’embruns et de bruine fouette nos visages, juste ce qu’il faut pour apprécier un repas chaud et une dernière chambre au sec avant nos prochaines nuits en bivouac.
Au petit matin, je me faufile dehors avant le petit-déjeuner, le soleil brille doucement entre la ligne d’horizon et la première ligne de nuages. Si je pouvais trouver ce fameux mur d’Hadrien afin d’en saisir quelques traits… Je parcours un instant le rivage, observe la terre celte sur la rive opposée et cherche mon muret. Mais rien qui ne ressemble à la frontière historique entre Pictes et Romains. Je m’installe sur une jolie pierre plate un peu au-dessus du sol, situation idéale pour une première aquarelle du pays. Des pieux de granit entrent en quinconce dans l’eau salie par les remous de la veille. Ici et là, quelques flaques reflètent le bleu lavé du ciel. J’essaie d’harmoniser ma palette avant de répondre à mon ventre qui gronde le rappel au breakfast.
De retour à l’auberge, j’explique que ma quête est restée vaine. Pas vu l’ombre de la queue de cet ouvrage censé venir mourir ici, à l’extrême ouest de l’Angleterre. Maxence me tend la carte IGN attestant pourtant de la présence du mur, à quelques mètres à peine d’ici. Je me gratte la tête. À bien y penser, il y avait bien des chiffres romains gravés sur une ou deux pierres… Notamment sur celle depuis laquelle je peignais le paysage. J’étais donc assise dessus, comme on peut porter sur soi une paire de lunettes que l’on cherche désespérément… Pas fière d’avoir manqué de vivacité d’esprit à ce point ! Mais à défaut d’avoir tiré le portrait du mur d’Hadrien, je me réjouis de savoir qu’il aura servi de poste d’observation à mon tout premier contact avec l’Écosse.
Carnet de voyage d’Adeline Terpo en Ecosse à découvrir dans Bouts du monde 67
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