Carnet de voyage - Indonésie

Voyage au pays des Dayak

L’explorateur Hubert Sagnières s’est enfoncé au cœur de la forêt équatoriale de Bornéo, sur les terres des Dayak, connus jadis pour être des coupeurs de têtes. Il a marché au pied d’arbres séculaires, souillés par des étiquettes indiquant un abattage prochain. Et tout près d’éléphants pygmées qui savent se cacher dans l’épaisse jungle.

– EXTRAIT – 

l est 6 heures du soir, ce 16 mars, la nuit tombe lentement apportant un peu de fraîcheur. Ajang, le headman du village de Naputi, au Nord-Kalimatan, nous tend un verre de tuak, du vin de riz fermenté. Je lui montre cette photo qui nous a troublés, prise à cinq jours de marche du village : une grosse étiquette plastique clouée sur le tronc d’un meranti de plus de quarante mètres de haut. Bien sûr, on connaît son origine : les sociétés de déforestation marquent ainsi les arbres de la forêt primaire avant de les extraire, et détruire ainsi des régions entières. Ajang lève son verre, plonge son regard dans mes yeux et nous dit : « Mon peuple aussi veut des réfrigérateurs et des télévisions, on est pauvres, notre richesse est la forêt. Eh oui, nous vendons les droits d’exploitation à des sociétés de logging, et avec ces revenus nous avons des groupes électrogènes, des réfrigérateurs et des télévisions. Vous en Europe, vous l’avez fait aussi il y a plusieurs siècles ! » Ajang nous dira qu’il a vendu ses droits d’exploitation de la forêt à des Australiens pour quatre cents dollars par mois pendant dix ans.

Avant de poser notre avion monomoteur sur la courte piste de Malinau Nord-Kalimatan, à Bornéo, nous survolons à basse altitude des centaines de kilomètres de forêts de palmiers, tous bien alignés et uniformes. Les compagnies d’huile de palme ont repoussé la jungle encore plus au nord, au pied de montagnes malaises. Nous laissons notre avion sur le tarmac, sous la surveillance constante de plusieurs jeunes Dayak chargés d’éloigner les singes. Le seul vrai risque étant que les animaux viennent se nourrir du caoutchouc des pneus ou des bords d’attaque des ailes. C’est déjà arrivé !

Rheema, notre guide dayak, nous accueille. Originaire de Long Apari, un autre village dayak plus au sud, cette jeune femme nous avait déjà guidés au centre de Bornéo lors d’un précédent voyage à la découverte des tribus dayak. Cette fois-ci, nous voulons aller encore plus au cœur de la forêt primaire à la rencontre de communautés encore plus isolées.

Il faut six heures pour rejoindre le village de Naputi au pied des montagnes qui séparent l’Indonésie et la Malaisie au nord de Bornéo, sur une piste de terre où nous croisons des dizaines de camions jaunes surchargés de buah sawit, fruits des palmiers qui servent à faire de l’huile. La noirceur arrive, la piste se rétrécit, plus de camions jaunes, notre truck stoppe soudain au milieu de ce que nous croyons être nulle part ! Quelques maisons en bois. Une lumière blanchâtre suspendue à un arbre, le village de Naputi apparaît devant nous. Personne !

Rheema nous ouvre un abri fait de planches de bois qui nous servira de logement pour la nuit. Entre fourmis et cancrelats, nous étalons nos sacs et moustiquaires. Pas d’eau, pas de douche. Le soleil du matin nous fait voir Naputi sous un tout autre jour ! C’est en fait un charmant petit village au bord d’une rivière, habité par environ 350 Dayak, la dernière communauté avant les hautes montagnes malaises. 

Bruits étranges, barrissements, bruissements de feuilles… Ils sont là. On les entend, on les perçoit même, mais la jungle est trop épaisse pour les voir. Ils pourraient être à dix mètres de nous… nous ne verrions rien !

La journée commence avec une visite de courtoisie à Ajang, le headman du village à qui nous demandons de pouvoir explorer son territoire. Nous avons besoin de pirogues et de guides. Rheema négocie pour nous. Riz, poissons-chats grillés et un peu de manioc constitueront notre repas du jour. En début d’après-midi, nous embarquons dans trois pirogues sous les regards amusés et les commentaires de presque tous les villageois !

Notre plan au départ était de remonter la rivière Agustan, rejoindre d’autres familles plus à l’intérieur de la forêt, vivre à leur façon, découvrir leur mode de vie. Mais Ajang nous a paru sceptique. On en comprendra la raison bien plus tard. Il nous conseille plutôt de nous enfoncer dans la forêt à la recherche des éléphants pygmées ! Des chasseurs en ont aperçu plus au nord, il y a huit jours ! 

Adaptabilité et flexibilité étant les moteurs des explorateurs, nous modifions nos plans. Avec la bénédiction du headman de Naputi, nous voilà à la recherche des éléphants pygmées que nous croyions disparus de cette terre depuis bien longtemps.

Récit d’expédition de Hubert Sagnières à découvrir dans le Numéro 64

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