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Bouts du monde n°3015 
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Carnet de voyage Japon

Alexandre Bonnefoy court le monde pour photographier les singes. A Wakinosawa à l’extrême nord de l’île d’Honshu, il a trouvé l’endroit le plus septentrional du monde où des singes peuvent survivre à l’état sauvage. Mais les saru ne se laissent pas approcher facilement.

– EXTRAIT –

À Wakinosawa, j’aurai six jours pour photographier ces singes. Mais avant, il faudra les trouver, ils sont moins de cinq au kilomètre carré dans ces montagnes enneigées, ce qui revient à chercher une aiguille dans une meule de foin. Cédric et Marie, les deux primatologues qui m’aident sur ce projet, n’ont pas pu me donner de contact de chercheur sur place ni de positionnement précis des groupes de singes. Sans un ciblage du lieu de recherche, c’est tout simplement mission impossible, surtout à cette période de l’année où il neige en continu avec des chemins recouverts de cinquante à cent cinquante centimètres de neige par endroits.

J’ai donc fait des recherches sur internet de mon côté lors des huit mois de préparation des voyages photo. J’ai fini par trouver un site internet avec des photos de singes prises dans la région par un photographe japonais, Takayuki, qui habite Wakinosawa. Chance incroyable, il tient avec sa femme Ryoko une auberge dans le village. Takayuki m’a répondu gentiment par mail : « Il y a de la place, venez, je vous aiderai à trouver les singes. »

Mon tout petit train longe maintenant la côte. Je peux admirer d’un côté le paysage de forêt recouvert d’un épais manteau blanc et de l’autre une mer agitée par la tempête de neige. J’ai choisi spécialement de venir mi-janvier, cette période de l’année où les chutes de neige sont les plus fortes, le but étant de montrer les conditions difficiles dans lesquelles les singes survivent. (…)

Le GPS me guide jusqu’à l’auberge sans embûches. Je passe la porte et je me retrouve dans une auberge traditionnelle en bois. Ryoko et Takayuki m’accueillent et me montrent le dortoir où je vais dormir. L’auberge est déserte, trop de neige, ce n’est pas une saison appropriée à la randonnée, tout est impraticable. J’installe mon quartier général, ordinateur, disques durs, chargeurs, je vérifie mon matériel photo et mes protections de pluie. Takayuki m’appelle : « On fait le point ? »

Il sort plusieurs cartes qu’il a imprimées et annotées. Nous regardons ensemble : les derniers villages de pêcheurs, les zones de vie des groupes de singes, leurs déplacements possibles en cette saison… « Tu as de la chance, les ours hibernent en ce moment. » Un problème en moins, c’est déjà ça. Takayuki est quand même un peu inquiet et il vérifie mon équipement et mes vêtements. J’ai de toute façon prévu de quoi résister aux températures hivernales de la région, entre 0 °C et – 10 °C. Il conclut quand même ce briefing par : « Ici, ça sera ton challenge. »

Le lendemain matin, Ryoko vient frapper à la porte du dortoir : « Alex-san, petit-déjeuner ! ». Je me dirige vers la grande salle à manger qui peut accueillir facilement quinze personnes. Je suis seul. Un chauffage au gaz réchauffe la pièce et produit une chaleur humide. Je referme vite la porte coulissante vitrée derrière moi pour ne pas faire entrer de froid dans la salle. J’ai regardé en passant dans le couloir le thermomètre : température, un degré. Je commence à comprendre pourquoi j’ai eu froid cette nuit, j’ai gardé mes sous-vêtements chauds et j’ai réuni toutes les couvertures des autres lits du dortoir. Les conditions s’annoncent aussi rudes dedans que dehors. Le repas est copieux, du poisson, du riz, un bol de soupe, du tofu. Je vais en avoir besoin. J’ai décidé de commencer par les montagnes à la pointe de la péninsule à cinq kilomètres à l’ouest. Je gare la voiture à l’entrée du dernier village de pêcheurs. Le temps d’ouvrir la portière et d’enfiler mes raquettes, les sièges de la voiture sont déjà recouverts de neige. Les recherches commencent, je rebrousse chemin, je fais des détours, je glisse, j’hésite maintes fois, trop de neige, trop de dénivelé, beaucoup de pièges. Les traces d’animaux sont nombreuses, je ne les reconnais pas, j’ai du mal à savoir, singes, daims… Je suis des traces, j’ai l’impression que les animaux sont déjà loin, trop loin. Il est 16 heures, le soleil se couche. Je pose enfin mon sac qui m’écrase les épaules.

© Carnet de voyage d’Alexandre Bonnefoy à découvrir dans Bouts du monde n°30

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