Marine Le Breton
Carnet de voyage - France

Voyage cartographique en littoral

Longtemps, la dessinatrice Marine Le Breton n’a connu de la Bretagne que le profil du littoral malouin aperçu depuis Granville, en Normandie. Il lui faudra attendre quarante ans avant de franchir la baie du Mont-Saint-Michel et de découvrir la richesse des paysages bretons. Son arrivée à Brest marque un véritable tournant artistique. Face au littoral breton, elle imagine une nouvelle manière de dessiner le territoire : créer des cartes marines illustrées, où la précision de la cartographie rencontre la sensibilité du dessin à la pointe fine. Inspirées des cartes du SHOM et de l’IGN, ses œuvres réinventent la cartographie artistique et rendent hommage aux côtes, aux îles et aux paysages maritimes de la Bretagne.

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Il y a sept ans, je marchais le long d’un sentier côtier, face au golfe du Morbihan, à Locmariaquer. Je ne connais pas bien la Bretagne, c’est même la première fois que je la parcours seule et sans motif, sinon celui de s’échapper. Je m’échappe du quotitidien, des impératifs personnels et professionnels. J’erre presque en longeant la mer, je pense à la suite de la vie. Bref, je suis à un tournant et je fuis l’avant en pensant au futur dans un territoire choisi au hasard. Tu verras, le golfe c’est magnifique, oh tu vas aimer… Ça aurait pu être un autre littoral, ça n’aurait rien changé pour moi, encombrée à ce moment-là.

En fait non. Je regarde la mer, son trait de côte, c’est la fin de l’été et c’est assez vide de gens. Je pense subitement, je ne sais pourquoi, aux anciennes cartes côtières, qui étaient dessinées à la main, aquarellées, belles, et pourtant toujours avant tout à visée scientifique. Avant, on pouvait être scientifique de terrain et néanmoins savoir dessiner, les rendus restaient vraiment poétiques.

Aujourd’hui, le monde nous met dans des petites cases : les scientifiques dressent des cartes objectives codifiées, souvent sans recherche d’esthétique. Les artistes eux, dessinent le littoral subjectivement. Comment réunir les deux ?

Aujourd’hui, le monde nous met dans des petites cases : les scientifiques dressent des cartes objectives codifiées, souvent sans recherche d’esthétique. Les artistes eux, dessinent le littoral subjectivement. Comment réunir les deux ?

Parcourir l’espace, voyager, se déplacer… Je ne faisais pas partie de cette catégorie d’humains qui vadrouillent. J’aimais les villes, j’ai vécu très longtemps à Paris, je me focalisais sur des city-trips pour les vacances, couplés en cours d’année avec des week-ends à la mer. Jamais de destinations exotiques, sauvages, brutes de vie, ni de rencontres autochtones.

Le voyage est venu avec le projet des cartes, comme si en commençant à dessiner le trait de côte, tout se mettait à converger. Comme si les yeux s’ouvraient sur le monde en dessinant. À l’été 2025 j’embarque avec la Marine, depuis la base navale de Port-des-Galets à La Réunion. Cinquante-six jours avec les marins du Champlain, pour ravitailler les îles Éparses dans le canal du Mozambique : Europa, Juan de Nova et Glorieuses, ces îles ultramarines revendiquées par Madagascar, devenues en possession française des réserves naturelles interdites aux civils, uniquement protégées par quelques militaires et les agents Terres australes et antarctiques françaises (Taaf). L’occasion aussi d’escales de représentations à l’île Maurice, aux Seychelles et à Madagascar. Cet été 2026, un autre voyage, celui d’une vie pour certains, pour moi aussi, cap vers l’archipel Crozet et l’archipel Kerguelen à bord du brise-glace L’Astrolabe. Un pas de géant !

Le voyage me faisait aimer les cartes, mais pas au point d’imaginer un jour en dessiner.

De retour à l’atelier après cette échappée dans le golfe du Morbihan en 2019, j’imagine pouvoir prendre un temps pour moi, loin de l’ordinateur et du virtuel. Faire à la main, imaginer un projet de dessin, lent, soustrait au monde et à l’utile. Je chine des cartes de navigation, celles du SHOM (service national hydrographique et océanographique) principalement  : pour leurs relevés bathymétriques, ces différentes profondeurs de la mer bien répertoriées, pour les positionnements des phares et des feux, et puis aussi pour les toponymes marins. Mon propos principal restant la mince frontière entre les eaux et la terre, cet endroit flou où l’estran, les zones rocheuses, les estuaires, les marais et autres zones humides, brouillent les cartes. En voyage, je contemplais, mais je ne faisais pas particulièrement attention à toutes ces nuances.

Carnet de voyage cartographique de Marine Le Breton à découvrir dans le Bouts du monde 67