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Bouts du monde n°1115 
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Carnet de voyage Sénégal

Le carnet de voyage de Cédric Mané a commencé au fond du jardin d’un pavillon de Vendée, à boire des bières et à fumer des clopes. Cela faisait déjà plusieurs mois que le jour du grand départ était retardé. Cette-fois, il ne manquait plus que le moteur. Il s’était laissé convaincre par Amar, une sorte d’anti-héros jovial et débrouilleur, de convoyer des vieilles Peugeot ou Mercedes en Afrique. Avec son boulot de journaliste, il y avait bien là de quoi tourner un documentaire…

– EXTRAIT –

Bientôt » c’était le dernier mot prononcé par Amar en quittant le bistro. Le « ‘tôt » avalé derrière la porte battante et une gorgée de bière. Sur le coup, je n’y ai pas prêté trop attention. Mais quand même, un « bientôt » dissimulé à ce point, c’était louche. Il aurait pourtant son importance quatre mois plus tard, un 4 juillet, jour du départ. Il m’avait vendu l’annonce de façon joviale, avec le débit de l’habitude. « Tu conduis la voiture jusqu’en Afrique, je te paye le billet d’avion pour rentrer. Tu te bourres la gueule si tu veux, je m’en fous, l’important c’est de faire attention que la voiture arrive en Afrique en bonne santé. Tu me suis, c’est tout. On part demain… Bientôt ». Quelques bières, ajoutez à cela un ciel de février qui donne envie de partir tout de suite, et quelques sentences bien huilées du patron du convoi : le « oui » fut mécanique et enthousiaste. J’avais annoncé au printemps au chef de rédaction le souhait d’être libéré. C’était vraiment le mot utilisé, « libéré », même si ce n’était pas le bagne : un salaire, des locaux chauffés, un emploi valorisant, des collègues bienveillants, une fréquentation tolérée des bars pour les besoins du métier…

Mais déjà je sentais que j’allais finir en friche. J’avais « décidé de décider », c’était mon bon mot du moment. N’importe quoi, ce que la vie allait proposer. Ce fut cela. Je demandai donc la fin de ce job de soutier de la presse locale pour le 15 juin. Pas d’objection. J’espérais partir dans la foulée sur la route. Mais voilà, je n’avais pas tenu compte de cette remarque d’une femme à mon avis un peu aigrie mais lucide : « Dans convoyage, il y a “con” » Ma première connerie aura été de croire au calendrier de Amar. Du coup, j’ai poireauté plusieurs semaines durant lesquelles j’hésitais chaque jour à défaire mon baluchon posé devant la porte, perdu autant de temps de boulot et surtout de salaire, me suis sans doute grillé pour une éventuelle prolongation chez ledit employeur, j’ai croisé chaque jour les regards réprobateurs de ma compagne, que je comprends car elle s’infligeait un stage cet-été là (Bien sûr, elle disait : « nan, je te jure, pas de problème, vas-y, vagabonde », je sentais bien que…).

Bref ce 4 juillet 2001, en soirée, au volant d’une 504 Peugeot mise en circulation la même année que moi, je venais d’entamer le sabotage de ma vie de couple, perdre mon job, pas mal d’argent, et aussi une bonne partie de vagues autres projets qui se promenaient sur mes carnets. Délesté de ce qui faisait alors de moi un type de 25 ans normal et ravi de l’être, je m’engouffrais sur les routes de Vendée ignorant tout du parcours à venir, léger, heureux et libre comme l’air. Je croyais partir pour un mois, je me suis en fait embarqué dans une affaire de quatre ou cinq années, qui, telles les serviettes d’hôtels de passe d’un célèbre écrivain-voyageur suisse, m’aura d’abord essoré puis enrichi. Paraît-il. En guise de personnage principal, il y avait donc Amar, un type d’une petite quarantaine d’années qui avait l’habitude de prendre, une fois par an, la direction du Sénégal et du Mali aux manettes de convoi de vieilles bagnoles. Un genre d’anti-héros, né en Kabylie et vivant en France, assez secret mais quand même bon vivant. J’avais pu récolter en route les récits de quelques-unes de ses aventures : ses premiers voyages étaient passés par l’Algérie pour rejoindre le Tchad et le Niger. À l’époque il y conduisait des R 12.

Il m’a causé de choses et d’autres, de sa naissance sous un figuier, de fuites les jambes à son cou, abandonnant ses voitures pour éviter la prison, de journées entières à regarder un âne tirer sa voiture en panne, ou à faire le tour de la même automobile cuisant en plein soleil à la recherche du coin d’ombre accordé par la rotation de la terre. Est-ce qu’il en rajoutait des louches ? Peut-être, qu’importe au fond, ça me plaisait, un boniment bien enrobé vaut mieux qu’une vérité fadasse.

L’observer au quotidien, traîner les savates, donnant des coups de pied dans le moindre pneu aperçu au bord de la route pour voir s’il est récupérable, terminant le moindre chantier toujours sur la même phrase : « Bon, je vais boi’le une bie’lle ». Il buvait des bières, donc, diffusait en boucle la même cassette sur son auto-radio, ne donnait de leçon à personne (sans doute une manière de ne pas en recevoir), vivait plus ou moins d’un business d’épicier en pièces de mécanique et de automobiles hors d’âge, un commerce que beaucoup de petits blancs bien pensant critiquaient aussi bien sur le fond que sur la manière un peu rude de le pratiquer. « C’est l’Afrique qui veut ça », disait-il parfois à bon entendeur. De fait, cette affaire-là semblait satisfaire à la fois lui et les acheteurs. Pour preuve, rendez-vous était donné à chaque passage.

Le premier voyage n’a pas duré très longtemps. Un mois après le départ, je déboulai à l’aéroport de Dakar, direction Paris, vidé de tout, lesté d’une simple valise de cinquante centimètres de côté remplie de la couverture écossaise qui ne m’avait pas quitté du voyage, de deux ou trois cadeaux tarifés que les Wolofs et les Peuls auront fini par me fourguer, de cigarettes bon marché, de l’enregistreur audio et d’un carnet. Qu’importe, le mini-disc bien qu’hésitant m’avait permis d’immortaliser quelques sons. Le carnet de notes était rempli d’une prose banale, hésitante, aux histoires sans doute mille fois entendues et racontées avant moi par d’autres mais ce n’était pas important : elles étaient fraîches et ce qui me rendait solaire, c’est que ces notes foireuses étaient les miennes, j’avais découvert l’écriture, je pouvais ainsi raconter des histoires et constater que cette activité savait me procurer une euphorie rare. En voici un extrait : « La 504 roule étonnement bien. Je demande à Amar si cela a une chance de durer sans me soucier de la réponse. Il déroule une liste exhaustive de ce qui va sans doute lâcher : boîte de vitesse hésitante, alternateur mal en point, portière en équilibre précaire… Et il termine : L’important, c’est d’avoir de l’eau et de l’huile. Si tu as ça, tu roules toujours. Tu surveilles bien le tableau de bord, si ça clignote tu t’arrêtes tout de suite. Je demande alors, naïf : Ah et il fonctionne le tableau de bord ? » Silence, il ne sait pas. La panne, elle arrive forcément, il y a toujours un pilote pour oublier de regarder les voyants, et voilà, la tuile. Tant mieux ! C’est l’occasion d’une leçon de mécanique improvisée sur un parking au milieu de rien, peut-être même dans le froid et sous la pluie. Joie ! Le plus fou, c’est qu’il n’a quasiment aucun outil, et ceux dont il dispose ne servent à rien. « Amar, il sait réparer un radiateur avec les dents » me dira un jour un converti. Je confirme : une autre fois, il a repéré une panne en écoutant le ronflement du moteur malade au téléphone… N’empêche qu’il avait l’art d’esquiver les questions. À mon inquiétude sur le fonctionnement du tableau de bord qui a surtout l’aspect d’une guirlande, il répond en riant tel un diable : « Tiens, bois une bière. De toute façon elle ira mieux dès qu’on sera en Afrique. C’est l’Afrique qui veut ça ! »

(…)

Retrouvez tous les dessins de Cédric Mané et la suite de son carnet de voyage dans Bouts du monde n°11.

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