Bouts du monde n°1110 
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Description

Il avait une Ford toute pourrie et avait entrepris, avec l’insouciance de ses 25 ans, de traverser les Balkans sans passeport. Un joli défi. Un ou deux mots appris vite fait accompagné d’un sourire à la douanière suffirait bien à faire lever les barrières nées après l’explosion de la Yougoslavie. Depuis 10 ans, Sébastien Colson est retourné régulièrement dans ces pays d’Europe de l’Est qui ont accompagné son éveil aux turpitudes du monde. Une conviction a accompagné l’un de ses derniers voyages là-bas : ce sont les idéologies et les nationalismes, jamais les peuples, qui dessinent des traits sur les cartes et dressent des fils barbelés.

Il n’y a pas besoin de fils barbelés pour isoler Sulina en Roumanie. Depuis l’ouest, on ne peut rejoindre la porte orientale de l’Union européenne que par le Danube. A l’est, c’est la mer Noire, puis le Caucase où les gens, dit-on, n’ont pas les mêmes sabots que nous. Au sud, la Turquie. Une frontière décrétée définitive. En atteignant le delta, Eduard Toader, photographe roumain, avait lui aussi l’impression d’arriver au bout du monde. Sans pour autant traverser aucune frontière.

De l’autre côté du globe, le mythe de la frontière est toujours bien vivant pour les Mexicains attirés par le mirage californien comme en témoigne Nicolas Urlacher. Ici, la frontière en poteau de bois vient mourir dans le Pacifique, transformant la plage en no man’s land très surveillé.

L’incongruité du monde permet aux voyageurs nés du bon côté de la géopolitique de traverser les frontières facilement sans visa, pendant que des habitants sont interdits de passeport. Sans doute pas totalement conscients de ce privilège, nous aimons écrire que les passages de frontière sont forcément rocambolesques, tout en regrettant la facilité avec laquelle on passe désormais d’Alsace en Allemagne, d’Allemagne en Autriche, d’Autriche en Hongrie… Le passage de la frontière sacralise les voyages, mais enlever trois fois ses chaussures dans les aéroports a fini par rendre l’événement insignifiant. Il ne l’est pas comme nous le raconte Nicolas Contant. La frontière terrestre est l’endroit où l’attente du voyageur, qui rêve d’aventure, est la plus forte : une promesse de lendemains insouciants, la fin précipitée d’une aventure, ou la crainte de rencontrer un douanier patibulaire qui a monté sa petite entreprise de bakchich. Ce qui fera, c’est sûr, un beau carnet de voyage.

William Mauxion

Les carnets du n°11
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