Violette Gentilleau - Bamako Express - Bouts du monde copie
Carnet de voyage au Mali

Bamako Express

« L’aventure pour de bon », écrit Violette Gentilleau dans son carnet à l’heure d’embarquer dans un poids lourd en direction de Bamako. Il y a quelques années, elle est partie découvrir au pied levé la richesse, la beauté et la complexité d’une infime partie de l’Afrique. Cinq mois pour regarder, rire et pleurer, tenter d’expliquer ou renoncer à comprendre. Cinq mois de prise de conscience aiguë où les fantasmes européens du départ se confrontent aux réalités du voyage.

EXTRAIT :

Odeur tenace de poussière, d’huile moteur et de gazole qui imprègne ma peau, mes vêtements et mes cheveux. Tube pop international craché à plein volume par un téléphone portable posé en équilibre sur le tableau de bord mais qui peine à couvrir le vacarme des cylindres et des pistons s’imbriquant les uns dans les autres sans relâche. Mon sweat troué et ma jupe de coton ne parviennent pas à me protéger du froid piquant de cette nuit blanche au goût de sable. Le cache-moteur tressautant qui me sert de siège me pile la colonne vertébrale.

Le premier chauffeur gît dans l’abandon de son sommeil sur la couchette dure, dans le fond de la cabine. L’apprenti s’accroche à ses rêves sur le siège de skaï défoncé, et moi, sur mon trône en plastique fendu, je tente de garder les yeux ouverts. Le deuxième conducteur pique du nez derrière son volant depuis un moment déjà : qu’il s’endorme et nous quatre, notre poids lourd Pegasio vert et blanc, les 35 tonnes de ciment et les sacs de sel de contrebande que nous transportons, nous partirons tous dans le décor.

Encore mille kilomètres jusqu’à Bamako. Encore trois nuits, encore deux jours.

Les « Allah u Akbar » peints en arabesques à l’arrière des semi-remorques n’ont pas réussi à empêcher ce qui est le lot commun des tas de ferraille roulants que l’Europe envoie finir ici : la panne. Inévitable et imprévisible

De loin en loin, un barrage de branches attachées de guingois nous ralentit, une silhouette surgit en ombre chinoise dans le faisceau de nos phares tremblotants et nous glissons 1 000 francs CFA dans nos papiers cornés que nous tendons à des hommes en uniforme voraces. Bakchich. Le contrôle dure le temps que nos billets crasseux changent de main et nous réenclenchons la première dans la poussière soulevée par le camion qui nous précède, avec lequel nous faisons équipe. Nous effectuons fréquemment de brusques écarts pour éviter des véhicules à l’arrêt, dévoilés au dernier moment par des tas de feuillages disposés sur la piste et un maigre feu autour duquel sont groupés des hommes enroulés dans des couvertures. Les « Allah u Akbar » peints en arabesques à l’arrière des semi-remorques n’ont pas réussi à empêcher ce qui est le lot commun des tas de ferraille roulants que l’Europe envoie finir ici : la panne. Inévitable et imprévisible, chacun fait ce qu’il peut pour la braver à coups d’autocollants de saints sur les pare-brise et de slogans pieux sur les carrosseries. Bismillah ! Crevaison. Les yeux gonflés, mes compagnons de misère partent aider l’autre équipe à changer un pneu qui m’arrive à l’épaule. Équipés de lampes de poche made in China, ils s’éloignent, touchantes et fragiles lucioles trouant la nuit aveugle.

à découvrir aussi

L’ombre portée des Dogons

par Pascal Mannaerts

Pascal Mannaerts n’en est toujours pas revenu. La case à palabres, le mythique plateau où se sont réfugiés les Dogons, les couleurs ocre des sentiers poussiéreux, les vieux sages, les nuits à la belle sous les étoiles. L’image d’une Afrique fantasmée, forcément… – EXTRAIT – Il est 5 heures. Le soleil se lève à peine.…

Mali Bouts du monde 21

Les yeux dans les yeux

Sous le souffle chaud de l’harmattan, Emmanuelle Nouzille a fini par créer un lien intime avec les Dogons, envoutée comme sa fille Dorothée par les lumières brumeuses et les odeurs entêtantes. Il y a des voyages dont on revient transformé. Il y a des visages qui vous marquent à jamais. J’ai eu un véritable coup…