Carnet de voyage - Asie centrale

Cinq ans au rythme du pas des chevaux

Le voyage de Morgane Lefèvre et de son compagnon David est à ranger dans la catégorie des aventures extraordinaires. Cinq ans à marcher des Alpes à l’Asie centrale, en compagnie d’un âne, d’un mulet et de trois chiens, traversant la chaleur suffocante des déserts iraniens, ou le froid mordant des montagnes kirghizes. Une aventure poétique et résolument optimiste, une plongée au cœur de notre humanité.

– EXTRAIT – 

l y a des moments dans une vie qui bouleversent une existence. Ce sont souvent des moments simples. Ces moments simples qui mènent à l’extraordinaire. Ou si ce n’est l’extraordinaire, un ordinaire nouveau, inattendu, dont l’idée n’aurait jamais effleuré le soupçon d’une pensée avant que la révélation ne vous foudroie. Pour moi, ça a été une rencontre avec un âne. C’était au Maroc. Je n’avais pas fait attention à ce petit âne, mais lui m’avait bien vu. Il m’a appelée, le museau tendu vers moi. Il avait besoin d’une aide et c’est de ma main qu’il l’a trouvée. De mon côté, je réfléchissais, à cette période, à rejoindre l’Inde par les terres. Mais je ne savais pas encore de quelle manière. J’avais donc une question en tête.  Dans la tendresse et l’intelligence de son regard, j’ai obtenu la réponse à ma question. Il n’y avait plus un doute : je partirais en Inde à pied, accompagnée d’un âne !

Je crois que lorsque l’on choisit une direction guidée par le cœur, les eaux s’ouvrent devant nous comme la mer devant Moïse. Les obstacles disparaissent d’eux-mêmes et tout devient possible. De fait, alors qu’avec David nous prenons la décision de tout quitter en France pour partir ensemble à la recherche d’un îlot de bonheur où s’installer à l’autre bout de la planète, les jours se déroulent devant nous comme un tapis rouge. Nous donnons toutes nos affaires, stoppons nos assurances, nos comptes bancaires, nos abonnement téléphoniques, vendons nos véhicules. Nous n’en avons plus besoin.

Quelques mois seulement après la rencontre de cet âne qui bouleversa ma trajectoire, c’est une équipe de sept qui s’élance sur la route : il y a Rassoudok, notre âne d’un an et demi, Cortex, notre mulet de quatre ans, nos trois chiens : Pity, Nada et Zoukia, ainsi que nous deux.

Notre cadence est celle du pas de l’âne. La musique, celle des sabots. Notre confort, deux, puis quatre sacoches dans lesquelles nous avons tout le nécessaire pour être autonome. Notre état d’esprit, rien de prédéterminé, ni la route, ni les frontières, ni aucune connaissance des territoires et des peuples que nous allons découvrir. Nous ne voulons rien enfermer, nous voulons tout respirer, et nous sommes persuadés que « tout est possible ».

Pamir

Tendre monstre. La montagne est vivante. Les roches roulent compulsivement sous l’impulsion de son poumon. Sans cesse elle respire, sans cesse les éboulis en sont signe. Sans cesse nous écoutons son ronflement avec respect, la conscience piquée d’une petite appréhension : si nous la fâchons, elle ne nous pardonnera pas.  L’atmosphère est épaisse et lisse à la fois. Presque aquatique, comme si nous avions plongé dans des espaces sous-marins au-dessus du niveau de la mer.

Arrivés à Karakol, nous avions décidé de suivre le sud-ouest. Rien d’autre n’était alors visible qu’une vaste étendue désolée se faufilant entre des montagnes arides. Les habitants du village avaient tendu leurs doigts entre deux monts lointains. Ils avaient expliqué que nous devions suivre le même chemin que celui des transhumances printanières, celles menant les troupeaux de yacks à des altitudes plus basses pour profiter plus tôt de la repousse des pâturages.

Nous cherchions à rejoindre Kudara. Sans carte précise – nous ne transportions toujours qu’une grossière carte d’Asie centrale – sans GPS, sans panneau, sans piste, ce fut un détail du paysage qui s’improvisa guide : les crottes des yacks.

Au début, des traces de pneus, souvent timides et gommées par les vents, nous avaient par moment servi de girouette. Puis, plus rien. Le hameau de Ak-Tash avait une allure de fin de route. Un lieu délaissé par les âmes, jonché de lambeaux de cadavres éparses, d’os, de peaux de bêtes, d’oiseaux morts. Un frisson nous avait parcourus. Endroit surréaliste, propice à en tirer des légendes horribles. Nous avions dormi là. L’herbe était à profusion et la bâtisse idéale pour protéger Cortex et Rassoudok des loups. Il y avait des bouses sèches pour alimenter le feu et la rivière pour l’eau. Depuis quelques temps déjà, nous ne buvions plus que l’eau bouillie des rivières.

Nous cherchions à rejoindre Kudara. Sans carte précise – nous ne transportions toujours qu’une grossière carte d’Asie centrale – sans GPS, sans panneau, sans piste, ce fut un détail du paysage qui s’improvisa guide : les crottes des yacks. Ces excréments devaient être les traces des transhumances dont nous avaient parlé les habitants de Karakol. Nous découvrions un nouveau genre de sentier.

A partir de là les difficultés sont lourdes et s’enchaînent. Particulièrement pour Cortex et Rassoudok, laissant suspendre une inquiétude permanente. Un couperet retenu par un fil incertain se balance au-dessus de nos têtes. La lisibilité de la trajectoire est fluctuante et à plusieurs reprises nous pensons être bloqués. Les excréments et traces mènent à un goulot abrupt et déchaîné de la rivière. Ou alors s’éparpillent si bien qu’ils n’indiquent plus rien. Parfois ils disparaissent au pied d’une forêt. Nous tentons sa traversée mais rapidement il faut abandonner, les sacoches sont trop larges, les troncs se resserrent. La persévérante recherche de détours possibles nous permet chaque fois de continuer notre route dans les gorges encaissées de cette vierge et magnifique vallée. Nous traversons des dizaines de fois la rivière. Le courant est violent mais n’arrête pas nos compagnons qui deviennent de plus en plus intrépides. Des pierriers, plus dangereux les uns que les autres, nous obligent à décupler une attention de chaque seconde, et à freiner les ardeurs de Cortex qui n’a pas autant de patience et de finesse de pas que Rassoudok. Nous marchons sur des plaques de neige dont l’écho des craquements angoisse chaque pas. La rivière est parfois recouverte par les glaces, parfois non. Ne sachant pas vraiment où son lit la fait courir, nous longeons les roches en priant pour qu’elle ne soit pas sous nos pieds, et pour que la glace ne ploie pas sous le poids de nos corps si c’est le cas.

Plus nous avançons plus nous réduisons la consistance de nos repas. Nous n’avons aucune idée de la distance et du nombre de jours qui nous séparent de l’opportunité de faire des provisions. Pas plus que nous ne connaissons la suite de la route. Et reste bien présente la possible obligation d’un retour en arrière pour cause d’éboulement, ou autre.

Plus nous avançons plus nous réduisons la consistance de nos repas. Nous n’avons aucune idée de la distance et du nombre de jours qui nous séparent de l’opportunité de faire des provisions. Pas plus que nous ne connaissons la suite de la route. Et reste bien présente la possible obligation d’un retour en arrière pour cause d’éboulement, ou autre. L’énergie de ces montagnes est surprenante. Lumineuse, forte. Elle nous emplit et nous ne pouvons que l’aimer en retour. Mais n’oublions pas que sa magie équivaut à ses dangers. Le Pamir possède une personnalité et il est tout à fait possible de converser avec elle. Sa conscience est omniprésente. Passer sa main dans l’air permet de la sentir, de la palper. Tous les sens sont décuplés et il en résulte d’incroyables perceptions. David, qui ne connaissait pas le bonheur de dormir sans interruption du soir au petit jour, découvre cette joie, bercé par les battements de cœur de cette terre.

Une fin d’après-midi, rassasiés d’aventures et éreintés, après avoir trouvé de quoi paître et choisi avec précision l’emplacement de la tente – sous la moins dangereuse des falaises, calculant la probable trajectoire des blocs qui pourraient s’en détacher – après avoir préparé nos lits et ramassé du bois mort ou des bouses sèches, devant un feu, une tasse de thé à la main, nous assistons, silencieux, au crépuscule. Les images du monde se retirent peu à peu comme aspirées par la bouche et les bronches de la nuit.

Une drôle d’impression me traverse. J’ai la sensation que moi aussi, telle une image, je vais m’évaporer, fondue contre cette langue de nuit.

Carnet de voyage de Morgane Lefèvre à découvrir dans le Bouts du monde 65

 

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