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Bouts du monde n°1715 
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 A force de ne jamais en parler, on ne sait pas ce qu’on va rencontrer en Angola. Des anciens combattants et des portraits de Brejnev sur les murs rappellent qu’on y a joué une partition de la guerre froide. Les photos d’Eric Lafforgue, au sein de la tribu des Mwilas, des Macubals, des Muhimbas ou des Mundibas nous indiquent que la mondialisation a perdu son chemin sur les pistes poussiéreuses du bush. Ici, l’image numérique permet aux femmes d’ajuster leurs coiffures extraordinaires. 

– EXTRAIT –

Ma première étape sera Chibia, sur le plateau central de Lubango, pour y rencontrer la tribu des Mwilas. En quelques kilomètres, on quitte la civilisation pour s’enfoncer dans le bush. Plus d’électricité, plus de réseau téléphonique, plus d’eau, plus de magasins, l’ expédition que nous a promis Colonel Daniel prend tout sons sens. Le GPS sera notre ange gardien, la carte qui s’affiche est vierge, seules les annotations de Jake qui a déjà traversé de long en large la zone esquisse des pistes. Après une journée de route, arrivée dans la région de Lubango. Quelques maisons en ruines. Ceraines toujours habitées.

A y regarder de plus près, les murs sont encore couverts de fresques peintes de… Fidel Castro, Marx, Engel, Lenine, et même de Léonid Brejnev ! On devine des slogans, à moitié effacés par le temps : « Notre objectif final est le socialisme scientifique », « Vive la lutte des classes », « Nous sommes un point de référence en Afrique et l’objet de toutes les agressions »… Je me croirais en Corée du Nord ! (…)

Je visite un premier village. L’accueil est chaleureux, le Soba, le chef coutumier et administratif, me demande quelques instants sur un ton très solennel. Il s’isole dans sa case et ressort paré d’un baise-en-ville siglé « D&G » qu’il m’exhibe fièrement. Signe qu’il s’est déjà rendu en ville, sans doute pour une réunion politique du MPLA qui truste les sièges dans la région.

Plus qu’ailleurs en Afrique, il faut expliquer le but de la visite, ce qu’on souhaite faire, le temps que nous comptons rester. Il est de bon ton de faire un cadeau (farine, maïs, tabac… nous mentirons en disant que non, nous n’avons pas d’alcool dans le coffre de la voiture, comme au passage d’une frontière devant un douanier suspicieux). Le Soba écoute, opine du chef, et accorde le droit de visiter le village. (…)

Séance Ipad : je décide de montrer aux Mwilas les photos d’autres tribus que j’ai en stock. Tout le monde reconnaît sans problème les Mucubals, qui fréquentent aussi le marché. Les Turkanas du Kenya et les Nyangatoms du Soudan qui portent les mêmes superpositions de colliers laissent perplexes les Mwilas, qui m’indiquent par signe que ces gens habitent « loin ». Les photos des papous et de leurs coiffes de plumes génèrent un sentiment de « très très loin».

 Je quitte les Mwilas, ils sont à ce jour la tribu qui a le mieux protégé ses traditions mais bientôt des routes asphaltées vont mener à leurs territoires… En route, je croise un groupe de jeunes filles Mugambue, une tribu très proche des Mwilas, mais qui vit près des bourgs. Elles sont toutes habillées à la dernière mode, baskets, tshirts de rap, Mickey Mouse… Sauf une, seins nus, en pagne et qui porte une coiffe d’argile rouge luisante. Elle m’explique qu’elle vient de fêter ses 16 ans, et que dans sa tribu, la tradition exige que pendant deux mois, on s’habille, ou plutôt se déshabille ainsi. Elles sont pressées : elles se rendent à la messe ! Une vieille femme tribale qui a assisté à la scène me rejoint. Elle porte un énorme collier vert. Je lui offre un polaroïd. Elle découvre son visage, a du mal à se reconnaître sur la photo et s’excuse : elle ne savait pas qu’elle était si « sale ». Je la rassure, mais elle est confuse.

Carnet de voyage d’Eric Lafforgue à découvrir dans Bouts du monde n°17.