Une provodnista nettoie ses bottes avant de monter dans le Transsibérien
Carnet de voyage - Mongolie

Dostoïevski attendra

Le temps a manqué à Julie Delzescaux pendant les cinq jours où le Transsibérien l’a ramenée en Europe. Il y a tant à faire à travers la Sibérie : observer la provodnista, aller au samovar pour se préparer un thé, écouter le bruit des rails. À tel point qu’elle n’a touché ni au livre de Chatwin, ni à celui de Dostoïevski.

EXTRAIT :

Partir

À l’heure où le soleil amorce sa phase descendante, le vent glacial heurte mes joues rosées, en dépit de l’immense Tengri, ciel bleu, qu’irradie cette journée.

Le thermomètre affiche -10 °C, ce 11 novembre 2017, sur le quai de la gare ferroviaire d’Oulan-Bator. Aymra brandit mon billet, tel un trophée. Il a tenu à m’accompagner, jusqu’au dernier moment, signe de la générosité et l’amabilité du peuple mongol.

Ce billet. Mon billet. L’unique. Le sésame qui va me permettre de vivre cinq jours sur la célèbre voie ferrée : le Transsibérien. Sur les 9 228 km qu’offre la plus longue ligne de chemin de fer du monde, de Moscou à l’extrême est, Vladivostok. Ce périple s’amorce à partir de la ligne du Transmongol, afin de regagner, depuis Oulan-Oude en Russie, la mythique voie ferrée. Est-ce à la cadence des chevaux élancés au galop, peints en blanc sur fond rouge, qui ornent le train, que ce dernier va cheminer ?

Partir. Deux mois après ma première venue. La plaie est béante. Elle renvoie à ces douloureuses peines de cœur. Lancinante. Déchirante. Les larmes continuent de ruisseler sur mon visage. Je tente de me reconnecter au monde extérieur.

15 h 22 : la locomotive s’échauffe. Le ronflement du train s’accentue. Callé sur son rythme, mon cœur s’emballe. Au fur et à mesure que le convoi ondule, des larmes coulent le long de mes joues. Je m’éloigne lentement, mais non sans violence, de ce vaste pays. La Mongolie. Cette île sans mer. Qui flotte entre deux puissances. Ce voyage, en somme, restera autant fascinant que déroutant. Surprenant. Inexplicable. Truffé de trésors dissimulés au cœur des steppes.

Partir. Deux mois après ma première venue. La plaie est béante. Elle renvoie à ces douloureuses peines de cœur. Lancinante. Déchirante. Les larmes continuent de ruisseler sur mon visage. Je tente de me reconnecter au monde extérieur. Le bourdonnement des rails ne masque pas l’incessant aboiement des chiens errants. Les gers, habitat traditionnel, connus sous le nom de yourtes, m’envoient un dernier clin d’œil. La lueur qui émane de leur trou céleste s’affiche comme autant de points lumineux, disséminés au coeur de cette immensité.

S’installer

Sous le son de la gutturale langue mongole de la provodnistaet ses comparses. Epiée par la curiosité des enfants qui laissent entrevoir leur tête sur le pas de leur porte de cabine. Le cœur lourd. Les paroles de Blaise Cendars résonnent dans ma tête. « Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l’air bleui. Le train palpite au cœur des horizons plombés. Et ton chagrin ricane… » Je prends place au sein de ce microcosme.

Les voitures sont compartimentées. La seconde classe du présent train mongol, la plus économique, se compose de plusieurs cabines, chacune comporte quatre couchettes. La numéro 6, tapissée de formica, m’accueille. À l’intérieur, l’étroitesse des lieux se fait ressentir. Le charme est inéluctable. La promiscuité de pair. Premier objectif, maximiser l’espace. Mon sac de vivres est rempli des indispensables produits mongols, glanés au cœur d’un précieux marché : bocaux de carottes, concombres, pommes, pain brioché, céréales, gâteaux secs industriels, pignons de pins, miel. Accompagnés de théine et caféine. J’ai délibérément laissé la viande de mouton et son lot de gras à quai. Ces denrées trônent sur un coin de la table.

Carnet de voyage de Julie Delzescaux à découvrir dans Numéro 48

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