Eau sombre, ciel bas et pluie fine
Il a fait un temps parfait cet automne-là en Écosse : eau sombre, ciel bas et pluie fine. Cela tombe bien : c’est exactement ce qu’était venu chercher le photographe Christophe Jacrot, pour qui tout se révèle quand s’en va le soleil. Laissez-vous emporter par ce regard unique et retrouvez ce portfolio exceptionnel, ainsi que de nombreux autres récits de voyage, en vous abonnant à Bouts du monde.
– EXTRAIT –
’Écosse est faite pour être découverte en automne, la nature flamboie, les ciels se déchaînent, la lumière est cinématographique, la dramaturgie est à son comble. J’y suis allé deux fois, juste après le Covid. Vaccin, tests, masques et questionnaires faisaient encore partie du voyage. Les touristes n’existaient plus. Heureusement, vu l’étroitesse de nombreuses routes. J’ai dû aussi jongler avec les rares logements ouverts. L’absence de personnel souvent retourné au pays empêchait beaucoup d’ouvertures d’hôtels. J’ai été sauvé par quelques très rares Airbnb fort accueillants.
J’arrive à Aberdeen dans un aéroport quasi désert et récupère une voiture de location (j’avais l’impression d’être l’unique client de la journée). Redouté avant même de partir, le stress de la conduite à gauche m’envahit. Ça devait faire cinquante ans que je n’avais pas conduit à gauche. J’avais choisi une automatique pour réduire les soucis car tous nos réflexes de la conduite à droite sont à changer ! Merci aux Anglais d’avoir construit une signalisation nettement mieux foutue qu’en France. Notamment les ronds-points avec un fléchage bien pensé. On roule à gauche mais ça tourne toujours à droite… J’ai quand même raclé quelques trottoirs au début, l’évaluation de la distance n’est pas si évidente sur votre gauche. Après avoir traversé la déprimante banlieue d’Aberdeen, avec ses pavillons tous identiques et reproduits par centaines sur des kilomètres, quel fut mon bonheur de traverser enfin cette campagne si verte, rythmée par des arbres souvent centenaires. Des splendides faisans se montrent étonnamment souvent.
Avant de partir, je repère toujours des lieux plus ou moins emblématiques sur le net pendant des heures, essayant de vérifier la diversité des angles possibles. Ainsi j’avais vu cette maison rose vif un peu absurde isolée, et posée là au bord d’un loch. J’ai eu du mal à trouver sa position exacte, la réalité est si différente de Google View !
Une interminable route étroite avec cent nids-de-poule par mètre carré vous y conduit. On s’enfonce dans une forêt, sombre, la lumière est sinistre ; la pluie était annoncée pour mon plus grand bonheur. Au détour d’un virage, j’arrive face à une gigantesque grille noire grande ouverte, évoquant l’entrée d’un manoir vénéneux d’un lord anglais tricentenaire… Un énorme poids lourd était garé sur le côté.
« Comment vous êtes arrivé ici ?
– Par Google » répondis-je
Le type rigole.
J’hésite avant de franchir cette porte géante. La route devient une piste boueuse toujours pleine de trous. Enfin j’arrive sur ce loch. Cinq vilaines éoliennes émergent de la brume. Heureusement elles sont hors champ, le reste correspond bien à l’idée que je m’en faisais. Eau sombre, ciel bas et pluie fine.
Je suis resté au moins une bonne heure pour trouver un angle qui me convienne ; bizarrement ce n‘était pas évident, sachant que c’est au travers de mon pare-brise que je prendrais mes photos. La pluie comme prévu, s’intensifiait. La vraie difficulté pour ces photos est de trouver une relation intéressante entre les mouvements de la pluie sur la vitre et mon décor.
Au bout d’une heure peut-être, un vieux Land Rover vert arrive vers moi. La vitre s’ouvre sur un homme blond, 30 ans, vêtu d’un Barbour. Il se penche, (il avait une bonne tête).
« Bonjour, qu’est-ce que vous faites ici ? »
Je lui raconte donc mon histoire, mon travail photographique, la pluie etc.
« Comment vous êtes arrivé ici ? »
– Par Google » répondis-je
Le type rigole.
« Bon, OK faites vos photos ; mais vous êtes dans un domaine privé monsieur, notre maison est au bout du lac. »
Carnet de voyage de Christophe Jacrot à découvrir dans le Bouts du monde 67
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