Eric Shipton
Carnet de voyage - Inde

Eric Shipton dans le sanctuaire de la Nanda Devi

Le génie des sommets est de s’installer au-dessus de sanctuaires rendus impénétrables par l’imagination de la roche et de la glace. Le génie des alpinistes est de croire qu’il est possible de s’en approcher, pour peu que l’on mobilise l’ardeur, l’enthousiasme et l’optimisme nécessaires. En 1934, Éric Shipton, accompagné de Bill Tilman et de trois Népalais, découvre une voie d’accès au Nanda Devi (7 816 m.), montagne inviolée.

– EXTRAIT –

À l’idée de gravir ces dalles et ces raides pentes herbeuses, je me sentais nerveux et impressionné. Nous n’étions pas encore habitués à la démesure de la gorge et de ses alentours. Tilman se plaignait de la même désagréable impression. Nous avions aussi la plus grande peine à estimer la taille et l’angle de la moindre saillie, ce qui rendait vraiment délicate la recherche d’itinéraire depuis un point éloigné, et nous faisions continuellement des erreurs. Néanmoins, l’œil finit par s’habituer, et avant peu nous étions capables de nous déplacer en toute confiance.

Cette nuit, je contrôlais avec peine mon impatience à gravir les falaises au-dessus de nous, pour trouver une voie vers le haut des gorges. Un long moment, je restai éveillé à soupeser nos chances de succès. Nous en saurions plus le lendemain, notre reconnaissance de ce soir ayant montré qu’il n’y avait qu’une seule possibilité de progression. Si elle échouait, nous serions « échec et mat » dès le début.

En réalité, quel que soit mon enthousiasme ou mon impatience, le soir, à me lever le matin suivant, je n’ai d’autre désir au monde, l’heure venue, que de rester allongé et de dormir, dormir, dormir. Pas Tilman. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’autre montrant un plus grand dédain pour le confort appréciable des heures passées au fond du lit, au petit matin. Aussi matinale que soit l’heure fixée la veille pour le départ, il était prêt au moins trente minutes plus tôt. Il excellait à ce petit jeu, et s’asseyait placidement auprès du feu, fumant sa pipe, se limitant à quelques remarques sur le fait qu’il serait temps d’y aller. Je fulminais d’indignation (enfin autant que mon état d’éveil me le permettait), et ruminais en mon for intérieur de virulentes protestations (jamais énoncées) pour justifier mon droit au sommeil. Il était cependant plus facile d’être un obstacle passif qu’une force active et j’avais généralement la meilleure part de notre muette controverse. Mais le matin du 30 mai, les efforts de Tilman ont porté leurs fruits, et à 5 h 20 nous étions en route, avec seulement vingt minutes de retard.

Gravissant une série de zigzags, nous avons suivi l’itinéraire repéré la veille depuis le versant opposé. Après deux heures de montée, nous avons atteint la crête d’un petit éperon que nous espérions voir marquer le début d’une possible traversée horizontale, mais sans avoir pu observer la suite. L’éperon offrait une excellente vision de la partie supérieure de la gorge. À première vue, c’était tout sauf encourageant, et à quelque deux kilomètres plus haut nous pouvions voir un large contrefort qui semblait descendre de manière ininterrompue jusqu’à la berge. Il nous donnait l’impression d’être infranchissable. Nous avons appelé ce contrefort «Pisgah », car nous avions le vif sentiment que si nous arrivions à le franchir, nous pourrions enfin atteindre notre « Terre promise ».

Récit de Eric Shipton à lire dans Bouts du monde 50

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