Carnet de voyage - Éthiopie

Ethiopie, la ferveur de Lalibela

Guillaume Bourreau n’est pas du genre à plier le genou quand il pénètre dans une église. Mais peut-on rester insensible à la ferveur qui se dégage de Lalibela, la nouvelle Jérusalem des Éthiopiens ?

On ne peut pas dire que je sois particulièrement touché par la religiosité ou sensible à un quelconque ferment mystique, loin s’en faut… Pourtant, le mécréant que je suis s’est retrouvé catapulté dans une parenthèse temporelle, empreinte de ferveur religieuse, comme si le temps s’était arrêté quelques siècles après le début du premier millénaire de notre ère. Ce jour-là, le 2 janvier 2013, se prépare Leddet, une fête célébrée tous les ans depuis des temps très anciens. Cette fête correspond grosso modo à Noël dans le calendrier chrétien de l’Éthiopie orthodoxe et a lieu le 6 janvier. Elle précède une deuxième fête religieuse encore plus importante : Timket qui a lieu le 19 janvier et qui correspond plutôt à l’Epiphanie. La ville où cela se déroule s’appelle Lalibela, considérée par les Ethiopiens comme la nouvelle Jérusalem. La cité comporte onze églises, sculptées dans la pierre et creusées dans le sol, au XIIIe siècle, sous l’injonction du roi Gebre Maskal Lalibela, qui fut Négus d’Éthiopie de 1172 à 1212.

La légende raconte qu’il fut aidé par les anges pour venir à bout de la réalisation de son oeuvre en quelques dizaines d’années. Des milliers d’ouvriers donnèrent probablement de leur sueur, de leur sang et de leur vie pour réaliser sur une période couvrant plusieurs siècles un ensemble architectural d’une telle ampleur.  Ce jour-là, des centaines de pèlerins ont déjà rejoint la ville sainte en prévision de la fête à venir, affluant de tout le pays, à pied le plus souvent, après parfois 20 à 30 jours de marche !

En repartant le 5 janvier au matin vers Addis Abeba, nous croiserons des centaines d’entre eux faisant route vers Lalibela, parfois accompagnés de quelques ânes ou brebis, le long des 400 kilomètres de piste et de route qui séparent les deux villes. Pour certains, et peut-être même pour la plupart, c’est probablement le voyage de leur vie, longuement préparé, ardemment désiré, chaque sou patiemment mis de côté pour financer pareille entreprise…

Durant ces préliminaires, de nombreuses processions et cérémonies ont déjà lieu tout au long de la journée, dans l’enceinte des églises. Le rythme de celles-ci va s’accentuer jusqu’au jour « J » où elles dureront alors toute la nuit pour se terminer le lendemain dans l’après-midi. A proximité des églises et en périphérie de la ville, des marchés éphémères s’improvisent fournissant aussi bien la nourriture du corps que celle de l’esprit : légumes, céréales, objets de culte et de prière, dans un joyeux mélange d’étalages de toutes sortes. Fleurissent également d’immenses campements où les voyageurs s’installent pour quelques jours et où règne une ambiance qu’on pourrait qualifier de liesse tranquille ! C’est sans doute l’occasion pour nombre d’entre eux de partager : repas, histoires, informations, souvenirs.

Je découvre tous ces édifices monumentaux envahis par ces foules de pèlerins, je suis frappé par cette atmosphère biblique, si récurrente pourtant en Ethiopie mais complètement exacerbée ici. Je ne me sens pas concerné par ce qui anime tous ces gens, mais je n’en suis pas moins touché par la sincérité qui se dégage de leurs gestes et de leur attitude. Rien ne semble forcé ou mis en scène. Je m’amuse à observer leur façon de faire se côtoyer les vestiges du passé avec les priorités contemporaines. Un peu comme dans ces péplums de deuxième catégorie, produits par Hollywood dans les années 60, où les acteurs costumés en gladiateurs oubliaient parfois d’enlever leur montre avant de tourner une scène, ici se télescopent des figures qu’on croirait sorties de la reconstitution d’une scène d’époque très lointaine avec des éléments modernes tels que téléphones portables, baskets, caméscopes. Ces détails restent cependant très discrets et ne perturbent pas l’illusion d’avoir été transporté dans le temps.

Toutes les catégories d’âge sont à peu près représentées parmi ces pèlerins. Les jeunes accordent un peu plus d’attention à notre présence et se prêtent plus volontiers au jeu du portrait photo. Malgré le sérieux et la sobriété que requiert l’événement, la curiosité et l’opportunité d’observer des étrangers de près – avec ce que cela suppose parfois de ludique -, l’emportent sur le reste. Certains nous accompagnent un moment, intrigués, amusés et un peu timides aussi, conversant à voix basse avec les quelques mots d’anglais qu’ils connaissent. Les plus vieux suivent tout cela de loin, avec un regard bienveillant ou s’en amusent parfois également.

C’est mon troisième voyage en Éthiopie. Je reste troublé par la capacité de résilience des Éthiopiens. Ici à Lalibela, presque aucune trace visible des meurtrissures du passé : la guerre avec le voisin érythréen qui dura vingt ans, l’accession au pouvoir de la junte militaire marxiste du Derg, la dictature qui imposa au pays un régime de terreur le marquant en profondeur. Ce ne sont que des apparences bien sûr. Mais ces moments de liesse ou de ferveur collective comme ceux que j’ai vus à Lalibela apparaissent alors presque toujours comme suspendus dans le temps. C’est sans doute ce qui les rend aussi intenses et captivants.

Carnet de voyage de Guillaume Bourreau à découvrir dans Numéro 15,

NUMÉRO ÉPUISÉ.

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