Rupture de stock

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Donnez par exemple dix patates à un Ouzbek : il y a plus de chances qu’il vous distille un litre de vodka à rendre aveugle Lulu la Nantaise, plutôt qu’il vous cuisine un poulet frites à midi. Le propos est à deux doigts de la caricature, mais on vous parie une barrique de tout-venant que la crainte a fini par traverser l’esprit de Vincent Robin qui traversait lui-même l’Asie centrale à pied. Avant d’entreprendre pareille aventure, lui et son compagnon de marche avaient pensé à beaucoup de choses : le poids du sac à dos, la marque des chaussures, les bouquins à emporter, la présence de points d’eau le long du chemin. Ce qu’ils n’avaient pas prévu en revanche, c’est que se promener à pied avec une guitare dans le dos est un sésame pour se faire inviter dans toutes les fêtes et tous les mariages qui s’égrènent le long de la route de la Soie. Et quand on n’est pas coutumier avec les conventions sociales en vigueur, qu’on ne veut pas insulter l’hospitalité qui épate les voyageurs dans les contrées lointaines, c’est sans doute toujours un peu compliqué de refuser les verres que tous les habitants d’un village vous offrent chacun leur tour. Quitte à cuver dans le fossé à la fin de la fête. Au final, ils étaient soulagés d’arriver en Iran, réputé pour sa sobriété.

Dans le Tadjikistan voisin, des voyageurs ont déjà conté qu’ils buvaient volontiers la vodka stockée dans la boîte à gants pour priver le conducteur de voiture de quelques gorgées supplémentaires. Dans certaines zones du monde de mauvaise réputation, il y a peut-être plus de risques de rencontrer un taxi-driver plein comme un cochon qu’un fondamentaliste qui veut vous faire la peau. Qui l’eût cru ?

On pourrait appeler ça le syndrome de Tintin et les Picaros, qui consiste à parachuter généreusement de l’alcool aux populations autochtones pour les rendre moins vaillantes à la révolte ou aux revendications. En Chine, le régime communiste a par exemple la paix avec les Khampas – fiers guerriers tibétains qui vivent notamment dans la province du Sichuan – depuis que l’ivresse est devenue facile et bon marché. Une vieille habitude coloniale qui a souvent fait ses preuves…

William Mauxion

 

Les carnets du n°15
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