Caravane de Bonvalot - Louis-Marie Blanchard

Exploration sur le toit du monde

Il faut écouter Louis-Marie Blanchard raconter les histoires d’explorateurs. Il en a accumulé des dizaines dans sa besace qu’il a traînée du Pamir à l’Hindu-Kuch en passant par les hauts plateaux tibétains. L’une d’elle parle de Gabriel Bonvalot, explorateur français pris par le tourbillon du Grand Jeu, à la fin du XIXe siècle.

Bien avant que des voyageurs curieux ne s’aventurent à travers les montagnes du Toit du monde, les nomades kirghizes et tibétains affrétaient des caravanes pour entreprendre de longs voyages sur les hauts plateaux. J’ai, en leur compagnie, traversé des zones inhospitalières, affronté de redoutables tempêtes, mais n’ai jamais eu comme aux époques anciennes à résister aux attaques de brigands farouches. Voyager dans ces contrées, c’est marcher dans des étendues sans limites, franchir péniblement des cols surplombés de parois glacées, accepter sans broncher des nuits presque sans sommeil, sous une tente glaciale, quand l’altitude vous cogne sur les tempes. Mais c’est aussi découvrir de mystérieuses vallées où les premiers rayons du soleil viennent baigner d’une lumière diaphane les toits d’un modeste monastère, ou bien encore boire un thé sous une tente, assis en tailleur sur un épais tapis de laine. Les habitants de ces hautes terres cachent en effet sous une rude enveloppe, beaucoup de dignité et de courtoisie ; heureux de vivre, ils ne se départissent que rarement d’une gaieté communicative, ce qui, en voyage, rend leur compagnie particulièrement agréable et enrichissante. En admettant qu’un jour vous ayez assez d’envie, de temps et d’argent pour entreprendre un voyage lointain et que vous vouliez offrir à votre sac à dos et à vos chaussures des sensations hors du commun, partez en randonnée dans les montagnes du Pamir et du Tibet. Vous longerez des précipices sans fond, traverserez des dizaines de gués, franchirez des cols à la seule force de vos mollets, avec pour seul viatique la volonté farouche d’atteindre je ne sais quelle limite. Quand vous aurez marché assez longtemps dans des paysages à couper le souffle, d’ermitage en monastère, tous ces cairns et ces drapeaux à prière claquant au vent et ces pèlerins se prosternant de tout leur long après chacun de leurs pas sur un sol glacé ne vous feront peut-être pas entrevoir la porte du paradis mais vous ouvriront des horizons nouveaux et feront paraître vos propres efforts, somme toute, bien légers.

« Bien organiser une caravane pour un voyage qui finira on ne sait au juste quand et on ne sait où, est la partie la plus difficile du métier d’explorateur »

Gabriel Bonvalot fut l’un des rares explorateurs du XIXesiècle à avoir traversé l’ensemble géographique colossal qui se déploie du Pamir au Tibet. Ses expéditions ont marqué son temps. Après avoir moi-même parcouru durant vingt-cinq ans les déserts et montagnes de Haute-Asie, souvent dans les pas de Bonvalot, j’ai pu mesurer à quel point ces immenses étendues restent fascinantes. En cette fin du XIXe siècle, la géographie dépasse le cadre d’une discipline scientifique cantonnée au cabinet du savant pour devenir appliquée. Ministères et sociétés de géographie, en échange de dotations, donnent à l’explorateur des instructions où se combinent considérations stratégiques, intérêts commerciaux, connaissance du globe terrestre et prestige national. En conséquence, l’explorateur doit répondre à un cahier des charges rigoureux : des instructions précises lui sont données sur les lieux à visiter, les phénomènes à observer, les spécimens à collecter et les instruments à emporter. Je me suis souvent interrogé sur la perception géographique et ethnique qu’avaient de ces contrées si différentes les explorateurs occidentaux. Quel regard portaient-ils sur les communautés indigènes et sur leurs guides et caravaniers, sans la collaboration desquels toute expédition était vouée à l’échec ? « Bien organiser une caravane pour un voyage qui finira on ne sait au juste quand et on ne sait où, est la partie la plus difficile du métier d’explorateur », écrit BonvalotDans des conditions très difficiles, l’explorateur doit non seulement avancer et survivre, mais également rapporter des informations, faire des relevés, dresser des cartes et collecter des spécimens qu’il lui faut conserver en bon état jusqu’au retour, ce qui n’est pas une mince affaire.

Carnet de voyage de Louis-Marie Blanchard à découvrir dans Numéro 47

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