Carnet de voyage - Zanskar

Les rires du Zanskar

Le lent voyage jusqu’au Zanskar fait prendre conscience que l’on pénètre doucement dans un autre univers. Dans ces hautes vallées isolées de l’Himalaya, monastères et nonneries sont occupés à veiller sur l’état du monde en dissipant des mantras à tous les vents. Marie Demont s’est assise parmi les nonnes de Tungri, au milieu des rires et de la poussière.

EXTRAIT :

Jusqu’à Kargil, les taxis collectifs et les bus se croisent assez fréquemment sur les routes de la haute vallée, à 3 500 mètres d’altitude. Cailloux et roches mettent en exergue ici un monastère dessiné par un graveur esthète, là une tourelle fortifiée qui ne garde plus que la circulation des humains sur les routes. À partir de la ville musulmane, pour s’engager dans la vallée transversale du Zanskar, il faut patienter et organiser son trajet. La route jusqu’à Padum dure une journée entière. Il faut donc partir à l’aube lorsque les neiges n’ont pas encore fait grossir les rivières que l’on passe à gué, mais pas trop tôt non plus pour que les névés épisodiques ne ferment plus la vallée.

On charge les véhicules à bloc, calant les deux petits gabarits des Françaises à l’arrière contre une vitre, sur une place qui ne contiendrait qu’un gros gaillard local. Seulement des hommes dans cette équipée ! De ceux croisés hier dans les ruelles de Kargil peu éclairées et presque hostiles, qui déambulaient sous les banderoles ornées du portrait de Khomeiny et de ses préceptes, dans le flot incessant des appels à la prière lancés des minarets chiites.

Les regards noirs et avides des hommes ce soir-là avaient provoqué chez moi une émotion radicalement opposée à celle qui me prend lorsque la jeep traverse la première partie de la vallée occupée par des villages musulmans. Des pommiers, des noyers, des abricotiers en habit de printemps, des champs de fleurs sauvages, des enfants qui jouent au cerceau, courant aussi vite que le ruisseau clair après un chevreau, petits êtres de joie en djellabas et en hidjabs. À droite, poudroiement de jaune intense, sans doute des champs de moutarde, puis à gauche du rouge, les pavots, du vert tendre ; est-ce le sarrasin ou la luzerne qui pousse encore à cette altitude ? Notre regard n’a que le temps d’un éblouissement car la jeep poussée à vive allure secoue sans ménagement hommes et marchandises. La piste est faite de rocailles que chaque hiver malmène et tente de détruire, seule protection que les hautes montagnes possèdent contre l’invasion.

Nous avons vu des arcs de glace que le Zanskar en torrent furieux creusait jour après jour, nous avons salué humblement les pics sacrés du Nun et du Kur, nous avons vu des picas minuscules galoper entre les roches, un grand hibou carnivore faire la sentinelle et enfin dans des cahots dangereux et inquiétants, nous avons abouti au nœud principal de la vallée : le pied du glacier Pensila à 4 400 mètres, immobile et pourtant menaçant, champ de failles et de craquelures faites de glace grise et sale. On s’arrête pour saluer le géant.

Carnet de voyage de Marie Demont à lire dans Numéro 47

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