Immersion chez les Badjos, derniers nomades de la mer
Dans les îles Togian, à Pulau Papan, subsiste une communauté fascinante : les Badjos, peuple nomade marin vivant dans des habitations sur pilotis. Christophe Pons-Capitaine et Karine Sancerry leur ont consacré trois voyages, au plus près de leur quotidien. Leur carnet de voyage sensible et immersive dévoile un univers méconnu : apprentissage de l’apnée, transmission orale, pratiques culturelles et croyances liées à la mer. Un témoignage rare sur une société où l’identité se construit en lien étroit avec l’océan. Pour lire des reportages exclusifs et approfondir votre regard sur le monde, abonnez-vous à la revue Bouts du monde dès aujourd’hui.
– EXTRAIT –
20 juillet. À l’odeur âcre du diesel se mêle celle du sel sous les piliers de béton du port de Gorontalo. Assis à même le sol, nous patientons. La chaleur et deux nuits de transports sans sommeil ont eu raison de nos conversations. Le long cri de la sirène du ferry annonce enfin le départ vers les îles Togian. Nous suivons machinalement les passagers. À bord, sous un plafond bas, s’alignent des matelas usés où chacun trouve place. Le Tuna Tomini hurle une seconde fois, s’ébranle et fend la houle noire. Des fenêtres ajourées s’engouffre une brise marine salvatrice. Allongés et bercés par le bruit sourd des machines, nous cédons bientôt au sommeil, que la fatigue rend inéluctable.
21 juillet. L’aube nous a surpris sur le ponton de Wakai, où la descente du ferry se fit dans un chaos attendu. Plus loin, après négociation, nous embarquons avec quelques touristes sur un petit bateau en direction de l’île de Malenge. Mosaïque de verts perdue entre ciel et mer, l’archipel des Togian s’étire et nous cherchons. Arrivés sur l’île de Malenge, nous changeons à nouveau d’embarcation pour finir à quatre sur un petit hors-bord de pêche puis filons vers le sud de l’île. La côte forestière nous mène à un lagon turquoise. Au bout : « le Lestari », une maison d’hôtes composée de cinq petits bungalows. C’est ici que, deux ans plus tôt, Karine et moi avions embarqué en pirogue pour rejoindre, une poignée de minutes plus loin, Pulau Papan. Le village sur pilotis, modeste et vibrant de vie, abritait des pêcheurs badjos.
22 juillet. Nous avons profité de la mer et de ses bienfaits. Glisser dans la caresse tiède des vagues. De retour à notre bungalow, Karine filme la plage puis prépare ses plaques de bois à graver, tandis que je dessine les contours d’un paysage qui m’échappe encore. À ce stade, le travail est hésitant, presque superficiel. Nous savons qu’il évoluera, qu’il gagnera en substance au fil des jours et des rencontres.
Il nous faut accepter de rester des invités dans ce monde, tout en cherchant une forme d’échange réciproque. Si nous ne pouvons échapper à notre condition d’étrangers, nous pouvons du moins essayer de transformer cette position en un point de contact. Pour le reste, dociles, nous nous astreignons chaque jour à deux heures d’étude d’un indonésien balbutiant, une formalité nécessaire, car quasiment personne ne parle l’anglais dans le village de Pulau Papan.
Lundi 23 juillet. J’ai commencé quelques gouaches. Jusque-là, j’ai la sensation de chercher quelque chose qui n’existe plus. Malgré la beauté saisissante des lieux, je n’arrive pas à exprimer cette impression de paix immobile. Je déteste ces moments intermédiaires. Je voudrais être déjà à demain. J’ai peut-être trop attendu ce retour et me voilà pris entre mon imaginaire de peintre et la réalité impassible de la nature.
Nuit. Mon rythme circadien, déboussolé par les heures accumulées sur la route, m’abandonne. Mais loin d’être un poids, cette désynchronisation me laisse dans une légèreté inhabituelle. Pas de lutte contre le sommeil : seulement une clarté silencieuse. Je me levai donc et allai marcher sur la plage. Tout autour de moi, ce monde respirait doucement, comme s’il m’invitait à une conversation secrète. C’était une nuit sans lourdeur, juste un espace offert à l’éveil.
Mardi 24 juillet. J’ai un sacré coup de soleil sur les épaules, c’est la rançon des premiers dessins en extérieur. La gêne est assez forte pour m’obliger à ne pas peindre dehors aujourd’hui, hélas…
Il m’a fallu attendre la clémence du soleil en fin d’après-midi pour emprunter une pirogue et pagayer jusqu’au village de Pulau Papan. Nous avons revu Ela, une jeune institutrice togian. Après de chaleureuses retrouvailles, nous visitons ensemble le nouveau projet de resort à la sortie du village.
À notre retour, j’ai discuté avec la voisine d’Ela. Elle tient, avec son mari, une petite maison d’hôtes dans le village. Habiter chez eux serait un premier pas de franchi qui nous rapprocherait des Badjos.
Nuit. Cette nuit encore, je n’ai pas eu envie de dormir. Les heures paraissaient plus vastes, plus généreuses. Le village de Pulau Pan au loin brillait étrangement, comme une luciole posée sur la mer.
Carnet de voyage de Christophe Pons-Capitaine à découvrir dans le Bouts du monde 66
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