Carnet de voyage - France

La langue de l’Evre

L’écrivain Baptiste Cogitore a exploré l’Èvre, affluent de la Loire que Julien Gracq a célébré dans Les Eaux étroites, lors d’une résidence d’écriture au château de la Turmelière. Une immersion littéraire à découvrir dans le n°66 de Bouts du monde.

– EXTRAIT –

Vendredi soir. Sur la rivière, tout glisse dans les petits tourbillons que laisse la pagaie de mon canoë gonflable à chaque immersion. Petit à petit, les bruits du village et de la route, s’estompent. J’ai un premier barrage à franchir avant la nuit. Pas question de le passer à la rame : ces « chaussées » sont de véritables murs de deux mètres de haut, et le canoë n’est pas du tout prévu pour les rapides. Vingt-trois autres passes m’attendent sur la rivière dans les deux prochains jours. Ces dispositifs maçonnés permettaient autrefois de réguler le débit de l’Èvre, pour alimenter les moulins et les minoteries installés sur son cours.

Ces barrages sont des points d’appuis à ma navigation d’eau douce, les seuils de chaque nouvelle porte de mon voyage. Grâce à eux, je sais où j’en suis. Ce sont aussi des obstacles plus ou moins périlleux. À chaque fois, il faudra m’arrêter au milieu du cours d’eau, estimer le meilleur passage pour y faire glisser le bateau, vérifier l’attache de mes affaires, et enfin traîner le canoë grâce aux deux longes amarrées à la poupe et à la proue, en évitant les pointes de bois ou les fers à béton qui risqueraient de crever les boudins gonflables. Le plus dur sera de remonter à bord en évitant de tomber, sans que l’embarcation ne se retourne, ni ne se fasse « doucher » par les trombes d’eau qui tombent du parapet. Chaque chaussée rythmera ainsi mon voyage : il y en aura tous les deux kilomètres.

La dernière section de cette descente correspond à l’itinéraire arpenté en barque par Julien Gracq dans Les Eaux étroites. Pourtant, l’Èvre me semble au contraire assez large. Elle a peu de courant : si je ne pagaie pas, le canoë s’arrête et dérive très lentement, sur place. Je découvrirai cela petit à petit. Pour l’heure, depuis que j’ai franchi la chaussée du moulin de Josselin, je cherche désespérément un endroit où accoster avant qu’il ne fasse complètement nuit.

Il me faut rester discret pour bivouaquer sans mauvaise surprise en cette fraîche nuit de mars. Je longe une grosse ferme. Des vaches inquiètes me dévisagent : mi-homme mi-caïman, ombre oblongue coiffée d’un bonnet en laine bleu nuit et d’un gilet de sauvetage vert fluo – mais d’où sort ce monstre ? Pile en face du troupeau, sur l’autre rive, je saisis enfin ma chance : entre les ronces, un passage de la largeur du bateau s’ouvre, sur une surface à peu près lisse, plane. Je pose un pied un peu trop confiant dans la vase – une texture de bouse liquide. Je m’enfonce de 30 cm. « Dommage » est un mot qui me traverse immédiatement le corps, soudain électrisé par l’eau froide qui vient de remplir ma botte.

Rester discret, donc. Éviter que l’éleveur d’en face, chez qui je m’apprête à bivouaquer en toute illégalité, s’aperçoive de ma présence derrière la petite haie de frênes qui dissimule ma tente. Depuis 2023, pénétrer sur une propriété rurale ou forestière sans autorisation est passible d’une contravention de quatrième classe : y passer la nuit, c’est donc l’équivalent de griller un feu rouge, de conduire en état d’ébriété ou encore de rouler en marche arrière sur une autoroute. Une pétition circule sur la plateforme Change.org, qui s’intitule : « Se promener dans la nature n’est pas un crime, c’est un droit ». Lancée le 24 mars 2025, elle a recueilli plus de 6 500 signatures (dont la mienne) en quinze jours.

Carnet de voyage de Baptiste Cogitore à découvrir dans le Numéro 66

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