Florence Plissart - Japon - Bouts du monde
Carnet de voyage au Japon

La maison de tout le monde

Peut-on se sentir chez soi si loin et si vite ? Florence Plissart a expérimenté cette drôle de sensation en posant le pied sur l’île d’Amami, dont la consonance la séduisait avant même qu’elle ne découvre le Japon.

EXTRAIT :

Il y a des milliers d’îles dans l’archipel nippon. Plus de quatre mille, plus de six mille, on ne sait pas très bien parce qu’il y a un stade où on n’est plus très sûr de ce qui distingue une île d’un rocher. Qui se rend au Japon sans se perdre sur les plus petites d’entre elles manque un monde… Un monde de villages et de hameaux, de bateaux, de pêche plus ou moins modernisée ou encore très traditionnelle, de lignes de bus circulaires, de temps déroulé autrement, de dieux plus anciens et de chaleureuse familiarité à mille lieues des clichés sur le Japon high tech.

Celle que je voulais voir absoluments’appelleAmami. Grande île d’un archipel de huit auquel elle donne son nom, c’estune terre triangulaire presque entièrement recouverte de forêt vierge en mer de Chine orientale. À peu près à mi-chemin entre Kagoshima et Okinawa, elle appartient culturellement à l’ancien royaume indépendant de Ryūkyū, situé sur les routes maritimes entre le Japon et Taïwanet annexé par le Japon en 1879.

Amami était comme un aimant pour moi. Déjà, le nom, vous voyez. On dirait « aimez-moi », ou alors « âme-ami »… Et puis, je crois qu’il existe des lieux, dans le monde, qui sont bons pour nous. C’est inexplicable comme l’amour. Quelque chose, dans ces attractions spontanées, parle avec notre âme. Disons donc qu’Amami est un de mes lieux d’âme.

Au premier pied que j’ai posé dans le port de Naze, je me suis sentie chez moi

J’ai été attirée là-bas, littéralement, bien avant de vivre au Japon. Je crois que c’est l’île elle-même qui a lancé une sorte de long fil de pêche dans les profondeurs de mon inconscient pour que tôt ou tard je me retrouve là-bas, à moitié étonnée seulement, émergeant des flots sur une de ses plages au petit matin. Elle est venue me chercher dans un magnifique film de Naomi Kawaze, Still the water. La réalisatrice elle-même, je l’ai su plus tard, entretient un lien particulier avec ce lieu d’où sont originaires une partie de ses ancêtres.

L’île était comme un être vivant dans le film de Naomi. Déjà à ce moment, je suis tombée amoureuse, en quelque sorte, de ce lieu vu seulement sur écran. Notre vraie rencontre a eu lieu en hiver. Je suis arrivée par le sud depuis la grande île d’Okinawa,après quatorze heures de bateau. La mer était mauvaise, le restaurant toujours fermé et une odeur de vomiplanait dans la cabine collective où quelques familles et deux ou trois vieillards sont restés confinés sur les tatamis pendant toute la traversée. Je suis sortie sur le pont, il pleuvait très fort. Tout à coup, jai vu un dauphin bondir entre les vagues juste à côté du ferry. Ce moment a effacé toute fatigue. Le froid, mon mal de mer, peut-être dautres maux encore, se sont dissolus dans le sillage du cétacé, morceau après morceau, une vague après lautre.

Au premier pied que j’ai posé dans le port de Naze, je me suis sentie chez moi.

Carnet de voyage de Florence Plissart à découvrir dans Bouts du monde 45

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