Carnet de voyage - États-Unis

L’art de la débrouille

Pauline entraîne avec elle son compagnon Fred sur le Continental Divide Trail (CDT), l’un des sentiers les plus sauvages et reculés des États-Unis. En six mois, ils parcourent cinq mille kilomètres à pied le long de la ligne de partage des eaux. Sur ce sentier, ni cabane ni refuge. Seuls des bivouacs au cœur des paysages aussi sublimes que rudes des Rocheuses.

 

– EXTRAIT –

Tonnerre et éclairs. La pluie qui vient ! Nous le savions sans nous le dire : depuis ce midi, Fred porte son sac sans en laisser reposer, sur son épaule gauche, la bretelle. Sa douleur augurait un temps humide. La pluie, nous la redoutions à demi-mot. Hier soir, alors que nous montions notre bivouac dans le Teton Wilderness, Wyoming, un nouvel arceau de notre tente a cassé. Cette zone sauvage abrite le point le plus éloigné de toute route des 48 États contigus. Le grizzly jouit là, avec le loup, le puma, le lynx roux, le coyote, le bison, le carcajou et autres êtres discrets, d’une extraordinaire solitude, plus encore qu’à Yellowstone dont nous venions d’achever la traversée.

 

En montant la tente, un craquement sec avait brisé le silence. Quelques injures aussi. Deuxième arceau rompu depuis notre départ, il y a quatre mois, sur le Continental Divide Trail. Ce n’est pas le matériel qui est à blâmer. Plutôt son usure. Combien de fois avons-nous dormi sous cette tente, aux quatre coins du monde

 

En montant la tente, un craquement sec avait brisé le silence. Quelques injures aussi. Deuxième arceau rompu depuis notre départ, il y a quatre mois, sur le Continental Divide Trail. Ce n’est pas le matériel qui est à blâmer. Plutôt son usure. Combien de fois avons-nous dormi sous cette tente, aux quatre coins du monde, sous des ciels tantôt limpides, tantôt colériques ? Des étreintes avec la terre, elle en a vécu, des centaines et des centaines. Nous y passons nos plus belles nuits, nous fondant dans le monde. Avec des gestes doux, nous montons et démontons, nettoyons, inspectons celle qui, souvent, fait notre seul abri.

À notre tente comme à nous, il arrive de flancher. Ses arceaux encaissent tant de contraintes mécaniques – pliages, chocs et tractions – tels des corps qui, à force d’efforts, accumulent la fatigue et finissent par se blesser. Quand nous avons foulé pour la première fois l’Ouest américain, nous avons été saisis par le gigantisme. Ici, tout prend une autre dimension. Les plaines, les montagnes, le ciel, les rivières. Mais aussi les orages, les tempêtes, la grêle, la neige, les averses, la force du vent. Jusque-là, chaque nuit, notre tente est restée fidèlement arrimée au sol. Au matin, je flatte sa toile comme l’encolure d’un cheval qui aurait réussi à franchir calmement un passage difficile.

 

 

Avant chaque grand départ nous glissons, dans le sac de sardines, un manchon métallique. Un seul : le portage au long cours implique de faire des choix pour rester relativement léger. Notre traversée est à la fois une épreuve d’endurance face à la puissance des éléments et un retour à l’essentiel. Ces quelques grammes changent la donne. Sur ce tube, nous avons pu compter pour réparer le premier arceau à qui il redonnait, temporairement, sa rigidité. Hier soir, nous nous sommes sentis bredouilles. Désireux de prendre soin de notre tente autant qu’elle veille sur nous, nous avons redressé la zone de cassure, solidarisé entre eux les brins, improvisé un système d’atèle et ficelé l’ensemble avec du ruban adhésif toilé. Ce scotch costaud dont nous emportons seulement une réserve enroulée autour d’un de nos bâtons télescopiques. Un bricolage provisoire en espérant que les éléments ne se déchaînent pas.

Les souvenirs de terribles bivouacs ont fusé. Notamment celui, au Japon, sur la Nakasendo où, suite à la cassure d’un arceau sous une tempête féroce, Fred et moi nous étions relayés, bras tendus, mains glacées, pour le retenir de lacérer la toile et de trancher l’élastique intérieur comme un couteau. Une nuit blanche à soutenir l’arche à bout de bras telle une charpente qui supporte un toit. Au matin, l’air hagard, membres meurtris, nous avions regretté de ne pas avoir couché à même le sol de l’entrée d’un onsen resté ouvert à un kilomètre de là. Le ciel nous avait pourtant prévenus.

Sous l’arche bancale, au clapotis des gouttes, nous savourons ce soir un « ramen-purée », classique du hiker américain. Nous n’en voulons pas aux nuages. Ils vont mettre à l’épreuve ce croisement de fortune dont la mission est de tendre la toile pour guider l’eau vers l’extérieur et nous garder au sec. Nous entendons Trail Creek couler et voudrions que la rivière chante plus fort encore. La terre est à vif. Même si nous redoutons la pluie, nous sommes heureux que la nature s’en gorge et de ressentir, avec elle, ce sentiment d’ivresse.

 

Carnet de voyage de Pauline Quierzy à découvrir dans leNuméro 68

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