Carnet de voyage - Turquie

Chronique au Kurdistan turc

En 1998, Yves Maillière part avec un ami en direction du Kurdistan turc, où le PKK est traqué par Ankara. L’insouciance du jeune journaliste se dissipe à mesure que les check-points se multiplient et que les contrôles militaires s’intensifient. Au fil des kilomètres, une question s’impose : et si ça finissait par mal tourner ?

 

– EXTRAIT –

Le traducteur turc de la police de Van se tourne vers moi.

« Où souhaitez-vous vous rendre à présent ? ».

– Dans les monts Ararat, près de la frontière iranienne ! »

Le traducteur me regarde stupéfait. Un ange passe, et j’enchaîne sans sourciller que c’est là, dans ces monts kurdes culminant à plus de 5 000 mètres d’altitude, que l’on situe l’endroit où l’arche de Noé aurait touché terre après quarante jours de déluge ! Le traducteur soupire de dépit et rapporte ma réponse à l’oreille du chef de la police de Van. Ce dernier, sec et barbu, écoute, le regard impassible derrière une fine paire de lunettes. L’homme réfléchit un instant. Puis il susurre quelques mots de réponse au traducteur. J’ai bien tenté de noyer le poisson avec mes histoires de déluge, mais le traducteur me ramène brutalement à la réalité : « Le chef de la police de Van n’est pas du tout satisfait de votre réponse. » Nous sommes dix dans la grande salle du restaurant désaffecté aux fenêtres cassées qui nous sert de lieu d’interrogatoire. Il y a Nicolas, mon ami de voyage, six policiers en civil armés jusqu’aux dents, un traducteur « français – turc », le chef de la police de Van, et moi. Les policiers en civil sont armés de fusils-mitrailleurs avec des cartouchières scotchées deux par deux pour recharger plus vite. Un détail anodin qui me fait penser que « c’est du sérieux » !

Nous nous sommes faits « raflés » tôt ce matin dans les rues de Van, au cœur du Kurdistan turc. Trois Renault breaks banalisés nous ont embarqués manu militari dans un train d’enfer, jusque dans un restaurant abandonné sur les bords du lac de Van. Le maquillage des véhicules de la police aux couleurs de l’EDF locale ne trompe plus personne, car nous nous sommes fait « caillasser » tout au long du chemin par des enfants sur le bord des routes.

 

Cela fait trois heures que nous nous faisons interroger et que nous répétons inlassablement notre parcours depuis Ankara. Trois heures que nous nous gelons à raconter les mêmes bobards, les mêmes raisons farfelues de notre présence au Kurdistan turc

 

Cela fait trois heures que nous nous faisons interroger et que nous répétons inlassablement notre parcours depuis Ankara. Trois heures que nous nous gelons à raconter les mêmes bobards, les mêmes raisons farfelues de notre présence au Kurdistan turc. Tout est bon pour essayer de nous faire passer pour des touristes inconscients en mal d’aventures. Je me retiens de pouffer lorsque Nicolas raconte le plus sérieusement du monde que nous sommes passés par Van pour faire des photos du monstre, un stégosaure d’une quinzaine de mètres, qui hanterait le lac, et anime les conversations alentour. En 1998 selon Reporter sans frontières, la Turquie est le deuxième pays au rang des nations les plus dangereuses pour les journalistes avec plus de 130 reporters portés disparus. Nous devons répondre tout et n’importe quoi, mais surtout ne pas aborder la véritable raison de notre présence au Kurdistan turc. Ne pas dire que nous sommes là pour essayer de comprendre le conflit qui oppose les Kurdes au gouvernement turc.

Bien que conscients de la gravité de la situation, Nicolas et moi ne sommes pas réellement impressionnés par ce qui nous arrive. En partie parce que nous sommes engourdis par le froid et la fatigue, et surtout parce que ces quelques jours passés au Kurdistan nous ont rapidement aguerris ! À peine débarqués à Ankara, nous avons pris un bus de nuit pour l’Est de la Turquie, et c’est au lever du jour, à mesure que nous pénétrions dans les steppes enneigées du Kurdistan turc, que les barrages militaires et les contrôles de passeports se sont intensifiés.

 

Carnet de voyage d’Yves Maillière à découvrir dans le Numéro 68