Renaud Lavergne
Carnet de voyage - République démocratique du Congo

Le défi du Zaïre

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Cette histoire fascinante s’inscrit dans la grande tradition des récits de voyage. En 1986, l’aventurier Renaud Lavergne embarque à destination du Zaïre, aujourd’hui la République démocratique du Congo, pour descendre le gigantesque fleuve d’Afrique équatoriale à bord de deux embarcations pneumatiques, depuis sa source jusqu’à son embouchure, en passant par les redoutables chutes d’Inga. Quelques mois plus tôt, ces rapides terrifiants avait englouti l’expédition française Africa Raft où se trouvait Philippe de Dieuleveut.

– EXTRAIT – 

C’était au cœur de l’année 1985. Une expédition française qui s’était lancée à l’assaut du Congo, qu’on appelait le Zaïre à l’époque, venait de disparaître dans une zone difficilement accessible, près de l’embouchure, dans des rapides qu’on disait jusqu’alors infranchissables. Un animateur de télévision connu et apprécié du grand public participait à cette expédition. On n’avait retrouvé après leur accident ni trace ni corps. En ce cœur d’été où l’actualité était maigre, on faisait grand cas de cette disparition : les rumeurs les plus folles pouvaient soutenir les tirages alanguis des journaux. Plus que l’accident, on évoquait volontiers la possibilité d’une bavure, l’exécution par des militaires qui gardaient une centrale hydroélectrique toute proche, alimentée par l’extraordinaire dénivelé de ce gigantesque fleuve à cet endroit reculé.

Pourquoi tant d’individus pensaient pouvoir franchir ces rapides après les avoir étudiés, quelle analyse les aurait trompés ? Je décidai d’aller chercher la réponse moi-même sur place

Une attention plus soutenue relevait qu’aucune expédition n’avait jusqu’alors réussi à franchir ces rapides et à descendre ce fleuve dans son intégralité. Des expéditions de différentes nationalités s’y étaient essayées : américaine, belge, britannique, allemande, italienne ; la française n’était que la dernière à avoir disparu dans ces rapides. Non seulement ces tentatives, parfois solidement préparées et équipées, avaient échoué, mais elles avaient pour la plupart disparu corps et biens.

Ma curiosité était éveillée. Pourquoi tant d’individus pensaient pouvoir franchir ces rapides après les avoir étudiés, quelle analyse les aurait trompés ? Je décidai d’aller chercher la réponse moi-même sur place.

J’ai monté l’expédition avec des camarades de talents divers, plusieurs ayant des expériences d’aventures extrêmes de par le monde. Deux embarcations que nous avions conçues et dessinées nous-mêmes et peu de moyens. Il n’est pas question de trouver des sponsors pour une expédition à laquelle personne ne croit et qui plus est, d’après les expériences précédentes, a plus de chance de se terminer de façon dramatique. Il fallait quand même trouver quelques fonds. J’ai décidé alors de faire un film pour trouver un coproducteur. Son apport à la production des images allait surtout servir à financer l’expédition. Les démarches auprès de l’ambassade du Zaïre à Paris pour obtenir les autorisations nécessaires furent étonnamment relativement aisées. Nous nous retrouvons en 1986 à Kinshasa.

En Afrique, les choses ne vont pas tout à fait de la même façon et nos autorisations n’ont plus aucune valeur. Le président Mobutu n’est pas à ce moment-là dans son pays et personne ne veut prendre la responsabilité de laisser partir une expédition dont on est sûr qu’elle ne reviendra pas. On peut le comprendre : les autorités zaïroises ont eu droit à tous les noms d’oiseaux après la disparition de l’expédition précédente Africa Raft. De l’aube au crépuscule, je cours les commissariats d’État au Tourisme, au Transport, à l’Environnement, à la Défense, à n’importe quoi. Partout la même réponse : au mieux, attendre.

Les jours passent, j’envoie la plus grande partie de mon équipe vers notre point de départ, de l’autre côté de ce pays grand comme l’Europe, près de Lubumbashi. Leur mission est de trouver un endroit où nous pourrions installer notre campement et un camion pour transporter notre matériel et préparer notre départ. De mon côté, je suis resté à Kinshasa avec mon ami Guillaume et je cours les administrations pour enfin obtenir le laissez-passer nécessaire.

Un lundi en fin d’après-midi, après avoir une fois de plus joué de diplomatie, de fermeté, de sympathie, je parviens à être reçu par le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, un personnage hautain qui laisse tomber ces mots : « Le cas de votre expédition a été étudié ce matin en conseil des ministres : notre réponse est négative ». Comme je proteste, il ajoute : « Je vais prendre des mesures pour que vous ayez quitté le pays avant 48 heures, ainsi ce sera clair ! ».

Christian règle la suspension de son hamac, Hervé se débat avec le sien, Jean-Luc bricole, Papavageau s’acharne contre les moustiques qui ont établi leur résidence à l’intérieur de sa moustiquaire. Nous sommes sur du sable. Il fait bon, un peu frais. En contrebas coule la rivière d’où montent parfois des barrissements d’hippopotames. Sur l’autre rive, la Zambie

Dehors, c’est la nuit. Plus de taxis. Guillaume est atterré. Nous marchons en silence. Dans les bureaux du ministère, quelle qu’eût été la réponse, j’avais déjà pris ma décision :

« On part demain pour Lubumbashi.

–  Quoi ? Tu es fou. On va se faire fusiller !

– Écoute, je n’ai pas fait tout ça pour en arriver là. Tu l’as bien entendu, il faudra au moins deux jours pour que l’interdiction officielle nous parvienne et dans deux jours nous serons loin. Il faudra juste changer notre itinéraire. »

Le premier vol du lendemain nous emporte vers Lubumbashi où nous rejoignons le reste de l’équipe. Nous partons vers la Louapoula, rivière qui fait la frontière entre le Zaïre et la Zambie, souvent considérée comme la véritable source du Zaïre, ce fleuve change tant de fois de nom !

Dans ce pays grand comme cinq fois la France, traversé par des fleuves gigantesques qui interrompent des pistes souvent impraticables, il n’y a pas de réseau téléphonique. Les communications se font de ville en ville par vacation radio. C’est ce qui me permet de penser que nous pourrons échapper aux recherches et poursuites dont nous serons naturellement l’objet.

À deux heures de Lubumbashi, au bord de la Louapoula, nous établissons notre premier campement. Les habitants du village voisin sont venus voir d’un peu plus près les curieux Blancs que nous sommes ; un gamin d’une dizaine d’années accompagne les chants de ses copains avec une guitare improvisée dont la caisse de résonance consiste en un bidon d’huile.

Christian règle la suspension de son hamac, Hervé se débat avec le sien, Jean-Luc bricole, Papavageau s’acharne contre les moustiques qui ont établi leur résidence à l’intérieur de sa moustiquaire. Nous sommes sur du sable. Il fait bon, un peu frais. En contrebas coule la rivière d’où montent parfois des barrissements d’hippopotames. Sur l’autre rive, la Zambie. C’est la nuit.

Au matin, tout le village vient nous aider à gonfler les flotteurs de nos embarcations et à les porter jusqu’à l’eau. Nous sommes partis très tôt. Lourdement chargés, nous progressons lentement entre des rives bordées de roseaux. Au-delà, un plateau s’étend de chaque côté jusqu’à l’horizon. Parfois une hutte de pêcheurs et ses occupants dont le premier réflexe est toujours de s’enfuir, de se cacher. Les seuls Blancs dont ils se souviennent sont les mercenaires katangais vingt ans auparavant. À nos gestes d’amitié, ils répondent ensuite avec véhémence et, longtemps après avoir dépassé leur cahute, on les voit encore agiter les bras. Des piroguiers, à notre apparition, s’enfoncent d’abord dans les roseaux avec une hâte parfois cocasse. Puis ils s’approchent à vigoureux coups de pagaies pour nous examiner de plus près.

Les jours s’écoulent paresseusement. Nous avons baptisé nos embarcations de noms swahilis Simba le lion et Tembol’éléphant, les nom de deux bières locales. Le fleuve déroule ses méandres dans un paysage pastel qui s’élargit. Nous débouchons sur le lac Moero. À l’horizon une île, territoire zambien, zone frontalière instable fréquentée par des contrebandiers et des trafiquants de tous genres.

Une histoire de Renaud Lavergne à lire dans le Bouts du monde 66

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