Carnet de voyage - Asie centrale

Les motifs du voyage

En 2005, Alexis Le Rossignol a interrompu ses études pour se lancer dans un voyage d’un an, à pied, sur la Route de la Soie. Avec Rémi Frémont, un camarade étudiant, ils ont traversé quinze pays avant d’arriver à Xi’an, en Chine.

– EXTRAIT –

Cela fait un an que je prends des notes, dans des carnets que je stocke précieusement dans mon sac. Celui que je tiens présentement entre les mains est le dernier, et je le termine par ces mots : « Nous courons désormais derrière le temps que nous étions partis pour prendre ». Un an à pied sur la Route de la Soie, et puis le retour, déjà, à la fois attendu et craint. Les obligations, les études, les stages, le futur job. Cette parenthèse, c’était une fuite, une façon de repousser des échéances inéluctables. Une façon d’exister, aussi, comme d’autres choisissent la musique ou le sport. Moi, je n’étais doué en rien : pas foutu d’aligner trois accords sur une guitare, trop flemmard pour enchaîner des entraînements sportifs, pas assez sage pour me satisfaire d’une existence banale, trop timide pour draguer. « ll faut s’être fait refouler de boîte un paquet de fois pour avoir envie de marcher pendant un an », m’a dit le pote d’un pote. J’ai éclaté de rire. J’aurais pu chercher longtemps avant de trouver une punchline aussi percutante. Il avait raison sur toute la ligne : en envisageant cette longue marche vers la Chine, je prétendais vouloir découvrir de nouvelles cultures, j’évoquais l’intérêt de me frotter à d’autres modes de vie pour développer ma capacité d’adaptation, j’usais de poncifs sur notre monde individualiste que je comparais, sans y avoir mis les pieds, à des pays lointains plus solidaires…

Évidemment, une fois le précieux sésame obtenu, nous n’avons pas du tout suivi le programme. Nous sommes partis vers l’Est, et c’était bien suffisant. Non pas que nous ayons abandonné l’idée de nous intéresser aux échanges commerciaux passés et présents de la Route de la Soie, aux caravanes et aux caravansérails, mais (…) nous avions plus un quotidien de vagabonds désœuvrés que de chercheurs universitaires.

Mais dans le fond, la vérité était moins reluisante : j’avais 20 ans, j’étais un peu paumé, un peu seul et pas très heureux. On a toujours honte de dire ces choses-là, mais le constat d’échec était sans appel, et pour y remédier, je ne voyais qu’une chose : réaliser un exploit, crier au monde que j’étais capable de faire un truc hors du commun. Je voulais sortir du ciel grisâtre dans lequel j’avais le sentiment d’évoluer. C’était ça ou la dépression, au minimum. Autant de failles narcissiques à combler, que je m’avoue vingt ans plus tard. Mais qui n’en a pas ? Les marathons et les trails auraient-ils autant de succès sans les réseaux sociaux ? Sans doute pas. Les gens veulent leur quart d’heure de célébrité. Ça n’est pas glorieux à confesser, mais je revois avec amusement le jeune étudiant en manque de reconnaissance que j’étais. Est-ce que ça va mieux aujourd’hui ? Je crois que oui, mais je monte désormais sur scène plusieurs fois par semaine, alors bon… Vous auriez le droit d’en douter. Il n’empêche, on l’a fait, ce voyage. Et nous avons bien vite compris qu’il ne nous épargnerait pas. Je dis « on » car je n’étais pas seul : je suis parti avec Rémi, un camarade d’études, qui s’est décidé à m’accompagner un soir de beuverie. Je n’ai jamais su s’il avait comme moi quelque chose à prouver, ou même à réparer, mais il me semble que non, ou du moins je n’ai pas décelé ça chez lui. Il faut dire que je ne lui ai pas posé la question. En un an, nous avons parlé de tout sauf de pourquoi nous marchions. Il est sans doute plus sage de ne pas s’interroger sur le pourquoi du comment, quand on met un pied devant l’autre pendant cinquante kilomètres, et qu’on recommence le lendemain, et à nouveau le surlendemain, car l’équilibre est fragile entre ce qui nous fait avancer, et les vents contraires qui s’amusent à nous faire douter (et qui y parviennent souvent). 

“En toute décontraction, nous nous prenions pour des économistes”

Il y avait donc d’un côté nos motivations personnelles – qui nous appartenaient et restaient secrètes – et de l’autre un projet officiel, dans lequel nous racontions une toute autre histoire. À l’époque, nous étions étudiants en école de commerce, et le directeur de l’école nous avait demandé de lui présenter une « initiative à dimension pédagogique », en lien avec nos études, afin de pouvoir nous accorder une année de césure. Cette initiative serait donc : aller à pied jusqu’en Chine pour tenter de comprendre et d’expliquer pourquoi l’Asie centrale, qui fut la première zone d’échanges internationale, ne l’était plus. Rien de plus, rien de moins. En toute décontraction, nous nous prenions pour des économistes, et prétendions avancer des hypothèses crédibles, basées sur nos simples observations de terrain, le tout en marchant. Pire : à force de présenter notre projet, nous avions fini par nous convaincre de son utilité, comme des startupers persuadés qu’ils vont changer la face du monde grâce à leur appli de rencontre révolutionnaire qui croise culture G et taille des oreilles. Tout ça respirait l’amateurisme, mais personne n’a jamais émis la moindre réserve… Évidemment (et heureusement peut-être), une fois le précieux sésame obtenu, une fois officiellement en césure, nous n’avons pas du tout suivi le programme. Nous sommes partis vers l’Est, et c’était bien suffisant. Non pas que nous ayons abandonné l’idée de nous intéresser aux échanges commerciaux passés et présents de la Route de la Soie, aux caravanes et aux caravansérails, mais le voyage à pied se suffit à lui-même : plus de vingt kilos sur le dos, un caddie de golf transformé en chariot de portage que nous traînions alternativement, des douches rares et des nuits courtes et souvent froides… Nous avions plus un quotidien de vagabonds désœuvrés que de chercheurs universitaires. 

Carnet de voyage d’Alexis Le Rossignol à découvrir dans le Bouts du monde 65

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