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Bouts du monde n°2715 
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Carnet de voyage États-Unis

La grand-mère de Tess et Elliot a fait les quatre cents coups avec la beat generation. Mannequin pour Coco Chanel et amante de Gregory Corso, elle a fumé des pétards avec Truman Capote puis terminé sa vie en jurant, au milieu des livres et de l’Iowa. Ses deux petits-enfants ont voulu en savoir plus : ils ont fini par jeter leur sac à dos dans un bus Greyhound, en direction de Story City.

« Je suis venue ici pour crever ». C’était ta réponse préférée, Marjorie, à la question qu’on se pose aussi avec Elliot : « Mais qu’est-ce que t’as été foutre en Iowa ? ».

L’Iowa, Marjorie, l’Iowa ! L’Iowa et ses villes sans charme, sa campagne dramatiquement plate, dévastée par l’agriculture intensive. Pas un hectare qui ne soit pas dédié à la culture du maïs ou du soja. L’Iowa et ses immenses silos à grains qui trônent au milieu des villages. Toi, l’amoureuse des livres, comment t’as pu survivre dans une région où même les bibliothèques sont drive-in, comme de vulgaires Mc Do ? On passe sa commande sans même descendre de son pick-up. Ici, pas de transports en commun, même pas de trottoirs. La voiture, de préférence bruyante, est la reine absolue du paysage. Et puis cette odeur, celle que tu détestais tant, celles des effluves d’ammoniaque qui s’échappent des granges à cochon. Hier, impossible de boire notre bière sur le porche.

« Elle ne tiendra pas une semaine », disait ton frère quand t’es revenue de New-York dans la ferme familiale, à la fin des années 70. Il faut dire que t’avais dépensé tellement d’énergie à foutre le camp… Les raisons de ton retour ne sont pas compliquées : t’avais plus un rond. T’es rentrée avec tes deux fillettes, pas bien grosses mais en bonne santé. Mais toi, toi, tu faisais peur. C’était pas une histoire de taille fine, comme celle qu’on t’envie tellement sur ces photos en noir et blanc de ta période Chanel. « Maigre comme sortie d’un camp de concentration » chuchotait la famille. Les années new-yorkaises avaient été riches en culture mais pauvres en protéines. Tu ne le savais pas encore, mais tu resterais ici une trentaine d’années, jusqu’à la fin de ta vie en 2007. T’as eu le cuir coriace.

Carnet de voyage de Tess et Elliot Raimbeau à découvrir dans Bouts du monde n°27

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