Camille Poirot
Carnet de voyage - France

Ma nature sauvage

Camille Poirot a une conviction : le sauvage, en France, n’est sans doute déjà plus qu’une anecdote, subsistant en quelques rares endroits, pour rappeler à notre bon souvenir les spectres d’un passé révolu. Dans cette vision pessimiste assumée, les Pyrénées lui sont apparues comme une lueur d’espoir, une contrée en sursis. 

– EXTRAIT –

Je me sais ici écouté, épié de toute part. Les oreilles captent, les yeux scrutent, les naseaux hument. Il en va ainsi sous le couvert protecteur de la sapinière. Partout dans la vallée, je me sais scruté par une surveillance toute orwellienne. Telle est ma peine pour faire partie de cette race bipède si redoutée par les derniers représentant du monde sauvage. Même animé par de pures intentions contemplatives, il me faudrait donc, pour assister au spectacle du vivant, lutter contre cette peur viscérale que l’Homme a inscrit au fer rouge dans le cœur des bêtes. Dans le monde d’en bas, je ne suis pas moins surveillé, mais la différence réside dans le fait que je ne suis pas source d’inquiétude mais source de profit. Les détails de ma vie privée circulent sur des serveurs au profit des publicitaires et du commerce mondialisé. Point de risque, heureusement, en cette enceinte minérale où le réseau n’irradie pas. Par les hasards de la topographie, ces zones blanches pyrénéennes sont devenues malgré elles d’ultimes bastions de résistance.

À travers mes pérégrinations dans cette chaîne de montagnes, deux massifs se sont ainsi révélés à moi et n’ont plus cessé d’exercer leur magnétisme. La région du Mont-Perdu et du canyon d’Ordesa, situés dans le haut Aragon, est le premier site, le second est une vallée secrète du centre de la chaîne. Je ne donne jamais beaucoup plus de détails sur la localisation quand j’évoque cette seconde vallée. Il peut, sans doute, sembler paradoxal de prétendre vouloir sensibiliser à la beauté d’une Nature proche, tout en taisant son nom. Mais cet anonymat dont jouit l’endroit est précisément la raison de son caractère si sauvage et préservé. La région du Mont-Perdu, plus fréquentée, est quant à elle protégée par un parc national, et sa propre immensité continue à contenir une affluence très limitée sur les secteurs les plus isolés. Le fameux adage « Pour vivre heureux, vivons cachés », me semble coller très justement à la réalité. Mieux vaut-il, certainement, découvrir ces endroits oubliés en ouvrant des cartes, en tâtonnant et en piquant au vif sa curiosité. Même dans les Pyrénées, il existe encore des recoins ignorés, des parts de mystère s’épanouissant dans l’ombre de notre indifférence.

J’ai pris l’habitude de laisser la porte ouverte lorsque je mange le soir à la cabane, car une harde de biches et de cerfs vient paître paisiblement à un jet de pierre de l’entrée. Je ne les regarde même plus vraiment, je n’en ai pas besoin. Je sais qu’ils sont là ; cela me suffit.

Retour à ce printemps 2020. Il sonne l’heure d’un premier grand confinement venant, à tort ou à raison, priver les Français de leur droit de libre circulation. Je décide de vivre ce confinement d’une manière un peu différente en allant me retirer dans une cabane au fond des bois dans une vallée secrète, pour une durée indéterminée de plusieurs semaines. Ma voiture est chargée d’un mois de provisions. Je pars alors m’immerger avec à chaque fois une semaine de vivres au fond de mon sac à dos, descendant seulement pour me ravitailler. Les bergers n’ont pas encore monté leurs bêtes aux estives et les rares randonneurs qui se promènent parfois dans ces parages sont assignés à résidence. Même les avions se sont tus ! Cette expérience est un moment suspendu en dehors du temps, au cœur des Pyrénées, que j’ai l’impression de découvrir sous un jour nouveau. Cette forêt que j’avais jusque-là ignorée par bêtise – lui préférant comme beaucoup la splendeur des grands sommets et des lacs céruléens –, me livre à présent quelques-uns de ses secrets. Je découvre par exemple comment les cerfs et les isards se lient parfois d’une éphémère complicité, partageant leur repas sur une même place, je m’étonne de la faculté de la salamandre à prédire l’arrivée proche de la pluie à chacune de ses apparitions, ou j’apprends encore le goût de l’ours pour les insectes lorsqu’il laisse derrière lui ses traces sur des fourmilières éventrées… Des horizons nouveaux s’ouvrent chaque jour à ma curiosité, et toutes ces choses à priori anodines me paraissent dès lors dignes du plus grand intérêt.

Assis près des bêtes, je regarde les brumes envahir la vallée. Le grand fer envoie ses vapeurs sur les plis froissés de la géographie.

J’ai pris l’habitude de laisser la porte ouverte lorsque je mange le soir à la cabane, car une harde de biches et de cerfs vient paître paisiblement à un jet de pierre de l’entrée. Je ne les regarde même plus vraiment, je n’en ai pas besoin. Je sais qu’ils sont là ; cela me suffit.

Tout comme me contente l’idée de savoir une forêt hantée par les hurlements d’un loup ou la silhouette chimérique d’un ours – soient-ils invisibles – pour que je la trouve plus belle tout d’un coup. C’est là précisément l’objet de ma fascination pour cette obscure sylve pyrénéenne ; j’ai l’impression qu’elle me regarde plus que je ne la regarde moi-même.

Carnet de voyage de Camille Poirot à découvrir dans Bouts du monde 50

 

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