Cornelia Hummel - passeuses d'images
Carnet de voyage - Chine

Passeuses d’images

Un jour de confinement, Cornelia Hummel a ouvert une enveloppe en papier kraft. Lydiane Ferreri y avait glissé des cartes postales de Chine réalisées par son ami photographe, Marc Boehm, disparu brutalement quelques mois auparavant. Et si ces photos noir et blanc, en argentique, en 1995, continuaient leur voyage ?

– EXTRAIT – 

Je ne la connais pas, je ne l’ai jamais rencontrée. Mises en relation par un ami commun, nous avons échangé au téléphone à propos d’un futur projet. Une voix à la fois douce et enjouée, qui dit un oiseau perché sur un arbre devant la fenêtre, une table de travail portant un désordre chatoyant, les montagnes comme un enveloppement. Je l’écoute, assise sur mon balcon, en regardant le grand magnolia qui s’épanouit dans la clémence de ce mois de mars, au cœur d’une courette de centre-ville. Nos géographies sont différentes, nos pays aussi. Nous sommes de part et d’autre d’une frontière sur laquelle nous avons vu, avant même le printemps, pousser soudain béton et barbelés ; cette frontière qui m’entoure et m’enserre dans le canton suisse dont la géographie contredit le rattachement national, une enclave presque. Elle est confinée par l’administration, moi par la géopolitique.

Un soir de mai, un message vocal intrigant est restitué par mon téléphone portable. Elle me parle d’une idée, d’une intuition, d’un voyage par procuration. Non pas le projet sur lequel nous avions prévu de collaborer – projet repoussé car me voici en immobilité virale, en impossibilité de me mettre sur la route, en interdiction de traverser les petites croix sur la carte Michelin – mais un autre, qui met en mouvement non l’humain mais les images.

Des photos ont émergé d’un grand rangement : prendre les boîtes sur les étagères, en vider méticuleusement le contenu en posant carnets, enveloppes, pochettes, feuilles volantes, dessins en attente, tout poser sur le bureau, c’est-à-dire la table de la cuisine, la table de travail, la table à dessin, la table à manger, la table à tout.

Des photos ont émergé d’un grand rangement : prendre les boîtes sur les étagères, en vider méticuleusement le contenu en posant carnets, enveloppes, pochettes, feuilles volantes, dessins en attente, tout poser sur le bureau, c’est-à-dire la table de la cuisine, la table de travail, la table à dessin, la table à manger, la table à tout. Elle prend son temps, la rangeuse, rencontre à nouveau des objets, des mots, des traits, les redécouvre. À chaque fois, une question : faire une nouvelle boîte ou jeter ? Conserver ou se séparer ? « J’ai redonné du sens à ce que j’ai décidé de garder », me confie-t-elle. Dans une boîte, une pochette ; dans la pochette, des photos. Un temps d’arrêt – garder ou… ? Non, évidemment pas la corbeille, non ! Mais garder, non plus. Une troisième voie s’esquisse, portée par un improbable mais catégorique : « Passe-les, ne les garde pas pour toi ».

Elles me parviennent par la poste, dans une enveloppe en papier kraft dont l’affranchissement est assuré par une Yvette Guibert langoureuse sous le pinceau de Toulouse-Lautrec. À l’intérieur de l’enveloppe, une lettre repliée autour d’une pochette. Je déplie la feuille de papier et y lis que les photos ont été prises en 1995, en Chine, par Marc Boehm, ami de l’expéditrice. Elle m’invite à partir en voyage sans déplacement géographique, à « faire des détours, me perdre en chemin, découvrir un ailleurs, revenir et raconter, des années après ». Elle m’invite à rédiger un écrin de mots pour ses photos.

Récit de Cornelia Hummel à découvrir dans la revue Bouts du monde Numéro 53

à découvrir aussi

À la rencontre des familles dans la province rurale de Gansu

Kang

par Gilles Sabrié

Dans la province rurale du Gansu, le photographe Gilles Sabrié a poussé la porte d’habitations où la vie des familles se raconte sur le mur qui surplombe le kang, le coeur du foyer. – EXTRAIT –  Au départ il y avait les murs. C’est ce qui m’intéressait. Après des années de reportages dans la Chine…

Les fantômes du Yang Tsé Kiang

par William Mauxion

Janvier 1999. Dans le vieux rafiot qui serpente au fond de la vallée des Trois-Gorges, François-Emmanuel Gys et William Mauxion regardent ces villes en sursis qui attendent d’être recouvertes par la montée des eaux que doit provoquer la construction du plus grand barrage du monde. On a embarqué le soir, assez tard. Je me souviens…