Petite philosophie d’une longue marche en Mongolie
– EXTRAIT –
En ce mois de mai, un vent à décorner les yacks brosse les montagnes du Khangai. Il chahute ceux qui se hasardent sur ses flancs et donne au moindre pas le caractère rustique essentiel aux prémices d’une aventure.
Cela fait prendre conscience que nous y sommes, ce qui n’était pas joué d’emblée : dix jours auparavant, c’est l’affolement, qui ne dit rien de notre expérience du voyage. La veille du départ, je ne retrouve pas mon passeport, et Laurent me rétorque : « Il faut que je m’achète un slip », avant d’avouer que ses chaussettes sont trop grandes et ses chaussures trop serrées. Si vous cherchiez des acteurs pour tourner Les Bronzés font de la randonnée, vous les avez trouvés !
Pour finir, je manque d’oublier des équipements aussi essentiels que le tarp (l’abri pour le bivouac) et ma veste de pluie… « Souviens-toi de ne rien oublier ! », m’avait pourtant conseillé un ami, ce qui me fait dire que, malgré l’humeur joyeuse du départ, nous ne sommes pas tout à fait prêts. Mais peut-on vraiment l’être un jour ?
C’est avec l’assurance de braqueurs de banques que nous quittons notre planque à l’hôtel d’Arvaykheer pour le coffre-fort du Khangai. Les bijoux qu’il renferme sont faits de pâturages et de forêts, de rivières généreuses et de tourbières sauvages. Par excellence, propice au pastoralisme nomade, cet écrin est l’antre des éleveurs bienheureux.
Départ hésitant suivi heureusement du lâcher-prise indispensable dans les transports : un avion pour Oulan-Bator, un taxi pour son quartier central, un bus pour la ville d’Arvaykheer. Le tam-tam primitif de nos pas mettra nos idées en ordre, nous disons-nous ; familiers du voyage à pied, nous reprendrons vite nos habitudes de marcheurs. Et c’est avec l’assurance de braqueurs de banques que nous quittons notre planque à l’hôtel d’Arvaykheer pour le coffre-fort du Khangai. Les bijoux qu’il renferme sont faits de pâturages et de forêts, de rivières généreuses et de tourbières sauvages. Par excellence, propice au pastoralisme nomade, cet écrin est l’antre des éleveurs bienheureux.
En guise de serrure au coffre montagnard, une vallée venteuse s’ouvre à l’ouest. Nous y sommes un train en marche, qui au pire ralentit mais jamais ne s’arrête. Usons de phrases courtes mais suffisantes pour décrire les voyages qui ont forgé cette cadence et dire aussi notre grand âge : avec ou sans Laurent, j’ai mené dix voyages de trois à six mois en Mongolie. Tout cela étalé sur vingt-cinq ans, le temps de parcourir plus de huit mille kilomètres à pied à travers le Gobi, les montagnes, la steppe et les taïgas, d’apprendre le mongol, d’éprouver les quatre saisons dont un hiver sous la yourte. Et entre chacune de ces immersions qui servent d’engrais à ma passion, j’ai parcouru les rayonnages des bibliothèques pour comprendre la culture et l’histoire mongoles puis écrire une dizaine de livres. Mélangez ces ingrédients, et vous obtenez l’auteur de cet article, qui a 50 ans sous le capot et jouit avec Laurent d’une amitié qui compte presque autant d’années.
À cet âge, avec l’expérience, vous pensez tout savoir. Erreur ! Fruit de votre nostalgie, la steppe que vous croyez connaître, la steppe que vous imaginez vous ressemble trop ; il faut donc y retourner, voir comme elle change, voir en quelque sorte de l’autre côté du miroir.
Les premiers pas y sont épuisants. Au moindre arrêt, Laurent et moi nous affaissons lourdement en demandant ce que nous foutons là. Pour occuper son esprit, mon ami s’immerge dans la mise en chiffres de l’étape. Un irrépressible besoin de garder confiance et de savoir où nous sommes lui fait conserver le nez sur la carte. Il est le supercalculateur du binôme – altitude, dénivelé, orientation, distance –, rien n’échappe au marchographe des steppes.
Mettons que trente minutes suffisent au repos ! Davantage tiendrait de la fainéantise ou de l’acceptation de notre âge. Au signal, donc, la maison de retraite ambulante se met en marche, jambes ankylosées d’abord, puis plus souples. C’est reparti pour deux heures de marche. Nous savons que plus une journée compte de haltes, plus elle est reposante, mais plus elle devient interminable et finalement pénible. Voilà une des absurdités du voyage à pied. Autre paradoxe, c’est le mouvement qui empêche le temps de fuir et densifie les journées. Troisième paradoxe, et j’en passe, l’étonnant mélange d’attention augmentée et d’absence d’inquiétude nécessaires : si nous négligeons le danger, le pire se produira ; si nous ne le traitons pas comme une bagatelle, nous n’atteindrons jamais un but qui nous dépasse. Et ce voyage restera un rêve, nous ne quitterons point la grisaille du conformisme pour les lumières de la liberté. Il faut de l’audace au marcheur, une capacité au risque et à l’incertitude – le voyage à pied est un saut dans l’inconnu.
Récit de voyage de Marc Alaux à découvrir dans le Bouts du monde 65
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