Carnet de voyage - États-Unis

Une saison de chasse en Alaska

La banquise s’est ouverte en deux. L’eau piégée dessous depuis des mois est enfin libre. Harry se tient debout sur un glaçon, à près d’un kilomètre au large du village de Tikiġaq – 68° de latitude nord – un fusil en travers de sa parka grise.

Sa grande silhouette un peu raide domine le gouffre liquide. Il regarde en direction du sud le ciel bas de la fin d’hiver et la mer des Tchouktches, en lisière de l’océan Arctique. Il a l’air satisfait, presque fier, comme si c’était lui qui l’avait faite, cette gigantesque faille dans la glace.

Harry n’a pas 30 ans. Il est beau comme un acteur de cinéma. Sous sa capuche en poils de glouton, ses paupières étirées lui font des yeux toujours mi-clos et, quand il sourit, une mine moqueuse. On dit qu’un jour, avant la naissance d’Harry, son père est revenu au village avec une jeune femme d’une rare beauté, un trophée. C’est d’elle qu’Harry doit avoir hérité la douceur de ses traits.

Il allume une cigarette. Le matin-même, lui et d’autres guetteurs ont vu passer des bélougas. Il espère une baleine, même s’il n’est pas encore prêt. Personne ne l’est. Au village, les bateaux sont entreposés au-dessus de la neige, coque retournée. Les capitaines n’ont pas fini de préparer leurs harpons, leurs bombes et leurs bouées.

Harry tourne le dos au vent du nord. Au loin derrière lui, la plage invisible sous la neige se fond en pente douce dans la banquise. Quelque part en surplomb, il y a le goudron de la piste d’aviation, unique infrastructure de l’aérodrome et seul lien tangible avec ce que l’on appelle ici le « monde extérieur ».

© Carnet de voyage de Zoé Lamazou et Victor Gurrey à lire dans Bouts du monde n°21

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