n°21

Trop chaud, trop tard

Hiver 2015
Bouts du monde n°2115 
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Description

En 2010, pour la première fois, deux baleines, l’une venant du Pacifique et l’autre de l’Atlantique, ont franchi le passage du nord-ouest, grâce à la formation d’un chenal provoqué par la fonte des glaces arctiques. Sur un bout de banquise à la dérive, les pingouins regarderont bientôt passer des super-tankers, chargés du brut épais qui était caché sous la glace. L’industrie pétrolière est née sous une bonne étoile. La fonte de la banquise arctique va lui permettre de forer des zones qui étaient inaccessibles, sous lesquelles les géologues de grosses compagnies espèrent d’importants gisements de pétrole et de gaz. Notre monde est décidément bien cynique : le réchauffement climatique, en libérant des zones inaccessibles, va permettre de polluer davantage.

Le jeu n’en vaut pas la chandelle : les réserves de pétrole de l’Arctique ne représentent que trois années de consommation. Et surtout, il faudrait un miracle pour que son extraction ne s’accompagne pas de marée noire comme on n’en a jamais vu dans une zone où l’écosystème est encore plus fragile qu’ailleurs. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoit une disparition complète de la banquise d’ici 2020 à 2030. Le processus, désormais irréversible, va en s’amplifiant : la disparition de la banquise, qui agissait comme un congélateur naturel, accélère le réchauffement climatique. La fonte des glaces va aussi ouvrir des voies de navigation qui vont considérablement réduire les distances ; comme le sous-sol, elles deviendront des enjeux stratégiques majeurs entre la Russie, les Etats-Unis, le Canada, la Norvège, le Danemark. Les terres polaires n’ont pas fini de payer l’addition.

Que deviendront les Iñupiat sur les rives de la mer des Tchouktches au nord de l’Alaska, où la chasse à la baleine est rendue compliquée par le recul de la banquise ? Pendant trois mois, Zoé Lamazou et Victor Gurrey ont partagé le quotidien des habitants de Point Hope. La communauté découpe les baleines au pied des oléoducs, et surveille du coin de l’œil les forages de compagnies pétrolières qui menacent directement son existence tout en lui apportant d’importants revenus.

Des révisionnistes du relevé de températures assurent que le réchauffement n’est pas pour demain puisque, pour caricaturer à peine leur hauteur de vue, il fait encore froid à Iakoutsk. Ici, sur les rives de la Lena, une métropole a poussé. C’est une anomalie : les températures y descendent à moins 50 °C. « Cette terre-là n’est pas faite pour les hommes », nous racontent Thomas Goisque et Sylvain Tesson. Mais le sous-sol de la Iakoutie a été richement doté en mines d’or, en diamants, en gaz, en pétrole. « La prospérité de la Russie vaut bien que 350 000 personnes grelottent un peu », ironise l’écrivain-voyageur, russophile passionné.

Et la prospérité des pétroliers que l’on éventre l’Arctique.

William Mauxion

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