Cédric Gras - Alpinistes de Staline - Bouts du monde
Carnet de voyage - Russie

Alpinistes de Staline

Comment naît une obsession ? Celle qui a longtemps fait vagabonder Cédric Gras porte un nom : les frères Abalakov, deux alpinistes soviétiques partis planter faucille et marteau sur le toit du monde avant de subir la terreur stalinienne. Pour exhumer cette histoire, le voyageur a fouillé dans les archives du KGB et enquêté jusqu’au pic Lénine. Son livre, Alpinistes de Staline (Stock Éditions, 2020), a reçu le prix Albert-Londres.

EXTRAIT :

Je me retrouve assis dans le métro assourdissant de la capitale de toutes les Russies. À la station Frunze, dans la boucle de la Moskova, j’ai retrouvé l’air libre. Il y avait là du béton et de grands arbres égrainant leurs feuilles mûres. Je me suis fait indiquer la rue Pirogovaïa. C’est à cette adresse que se trouvent de nos jours les archives fédérales. En marchant d’un bon pas, j’ai tenté encore une fois de me remémorer le pourquoi. Pourquoi je menais depuis tant de mois l’enquête sur ces alpinistes oubliés ? Comment en vient-on à fouiller la vie d’inconnus ? De quel droit d’ailleurs, si ce n’est celui de la mémoire.

Les universitaires de ma connaissance m’avaient promis des batailles à tous les étages. « Tu verras, prédisaient-ils, les dossiers des purges se sont refermés. La Russie poutinienne fourre les victimes du stalinisme sous le tapis. On ne te montrera rien. » J’étais prêt à l’arbitraire des fonctionnaires, à collectionner les tampons les plus divers, à mettre toute mon expérience de la langue russe et de la bureaucratie internationale au service de ces fouilles extraordinaires. Je ne m’imaginais pas écrire sur ces gars-là sans avoir lecture de leurs procès kafkaïens, sans respirer l’odeur du papier qu’on fit mentir et tuer.

Me voilà donc rue Pirogovaïa, à l’aube d’une journée dont je ne verrai pas le ciel, devant cet énorme bâtiment soviétique, plein d’effarants secrets bien ordonnés. Dans le hall sur la droite, un vieux combiné sert à contacter les archivistes

J’ai d’abord dû m’employer à localiser le dossier P-8594, celui qui contenait la clé. Il n’était plus à la Loubianka, le quartier général historique du KGB. Il avait été versé aux archives fédérales. Je me suis empressé d’y adresser une requête circonstanciée. Puis j’ai patienté. Un ou deux mois. La réponse tardant, j’ai pris mon téléphone. À une voix qui grésillait, j’ai demandé le département des « purgés » de la Terreur stalinienne. « Nous n’en avons pas d’autres » a rétorqué une dame mal lunée. D’ailleurs, ma demande était acceptée, je pouvais venir quand je le désirerais.

Me voilà donc rue Pirogovaïa, à l’aube d’une journée dont je ne verrai pas le ciel, devant cet énorme bâtiment soviétique, plein d’effarants secrets bien ordonnés. Dans le hall sur la droite, un vieux combiné sert à contacter les archivistes. Je compose un des numéros de la liste affichée sur le mur à côté. Cela sonne et puis une voix vous salue comme on salue en Russie. Elle ne vous salue pas. Elle dirige, elle ordonne, elle dispose, elle prévient la préposée aux laissez-passer qui déchiffre avec peine votre nom.

Traverser ensuite la cour intérieure jusqu’au bâtiment 7. Là les premières feuilles chues jonchent le seuil d’une entrée pareille à mille autres. Au deuxième étage, mon interlocutrice, sans joie mais serviable, m’attend entre de lourds rayonnages. La salle est mal éclairée. Je m’installe à une petite table, près d’une fenêtre distillant un peu de clarté. Elle m’apporte le dossier. Puis elle me prie instamment de « ne rien voler », avant de curieusement préciser qu’elle serait occupée vers midi avec un agent du Service fédéral de sécurité (FSB). Je dis que tout est parfait. Que le FSB doit me connaître mieux que moi-même. Depuis quinze ans que j’écume ce pays, je commence à oublier.

Sur ce, elle me laisse. J’y étais. Huit mois que je suivais la piste de ces hommes-là. Les frères Abalakov. J’ai ouvert. J’ai jeté un coup d’œil à la liste de ceux qui m’avaient précédé. Deux noms solitaires, il y a une dizaine d’années, qui me sont connus pour signer quelques articles consacrés à la montagne sous l’URSS. À part eux, personne, du moins depuis que le dossier a été versé aux archives fédérales.

Alors je me suis jeté avidement dans les 350 pages d’instruction. J’avais cent questions. Pour quelles raisons Vitali Abalakov, le plus fameux des alpinistes soviétiques, avait-il été victime de la Grande Terreur ? Avait-il dénoncé sous la torture ses compagnons de cordée ? Et surtout, avait-il livré son propre frère, Evgueni Abalakov, l’étoile des cimes, le conquérant héroïque du vertigineux pic Staline ? Depuis le temps que j’aspirais à élucider cette affaire.

Enquête de Cédric Gras à lire dans Numéro 48 et dans Alpinistes de Slaline (Ed. Stock 2020).

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