Bienvenue sur Tadjik Airlines
L’aéroport de Khorog présente un avantage majeur : il permet de rejoindre Dushambé, la capitale du Tadkijistan, en deux temps trois mouvements, au lieu de deux jours de 4×4 sur une route très pénible. Encore faut-il qu’il y ait un avion. Encore faut-il avoir un billet. Encore faut-il que l’appareil parvienne à décoller. Quant à l’atterrissage, n’en parlons pas.
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La salle d’attente de l’aéroport de Khorog a connu des jours meilleurs. Entre ses quatre murs délavés, rongés par le temps et l’indifférence, il n’y a pas foule. Derrière une étroite fente découpée dans du contre-plaqué, le douanier me rend mon passeport, assorti d’un prétexte infondé : l’accès à l’avion m’est refusé.
Depuis des années, j’ai pris l’habitude d’observer le comportement du personnel aux frontières. Chaque douane est devenue l’occasion de tester la psychologie des humains derrière l’uniforme. Et ce douanier-là irait parfaitement dans la case des « fainéants légèrement têtus ». Il y a une différence fondamentale avec les « têtus légèrement fainéants », ceux-là sont plus redoutables : trop obstinés pour céder. Avec eux, toute négociation est vouée à l’échec. Mais les « fainéants légèrement têtus », eux, finissent parfois par capituler. Il suffit de leur faire comprendre une chose : je suis plus patient qu’eux et, surtout, beaucoup plus obstiné.
Les deux heures d’attente, à contempler ce quinquagénaire en treillis faire semblant de tamponner des feuilles désespérément blanches, m’ont poussé à changer de stratégie. Après avoir fait le tour du bâtiment par l’arrière afin de rejoindre l’entrée réservée au personnel, je rentre bruyamment sans frapper, faisant valdinguer la porte contre le mur. Surpris par autant d’audace et paralysé par l’action incongrue qui vient de se dérouler devant ses yeux, le douanier ne sait plus quoi faire de mon passeport. En effet, ce bout de papier, ambassadeur unique d’une liberté tant convoitée, vient d’être farouchement déposé par mes soins directement sur son bureau. Mon regard sévère ne laisse place à aucune échappatoire : il me faut ce ticket d’avion, maintenant !
L’appareil en question ne vole pas tous les jours ; l’état des vols dépend du nombre de passagers inscrits à son bord. Les réservations se font normalement la veille pour le lendemain. S’il n’y a pas assez de monde, il ne décollera pas le jour suivant. Ce matin, les sièges sont presque tous réservés pour le vol d’aujourd’hui, mais il reste quelques places ; il ne manque plus qu’à obtenir la mienne. Le départ est annoncé dans quelques heures : il faut absolument livrer bataille. Qui, de la corruption du douanier ou de l’improvisation du voyageur, triomphera ?
Je décide alors de passer à la caisse en payant cash, glissant subtilement quelques billets de banque supplémentaires sous son porte-document. Avec la lenteur d’un homme à qui l’on aurait demandé de déplacer une montagne, il me tend une feuille
Dans un combat de regard où le premier à cligner des yeux perd toute crédibilité, l’homme en uniforme sait pertinemment qu’il n’a aucune raison valable de refuser à un touriste l’accès au tarmac. Il est vrai que le Tadjikistan n’apprécie guère de voir des étrangers monter à bord de certains vols domestiques, surtout lorsque ceux-ci figurent sur une liste noire officielle. Le douanier corrompu n’a pourtant pas l’air méchant. Son véritable plaisir semble résider ailleurs : me faire attendre le plus longtemps possible, sûrement pour obtenir quelques biftons au passage… Plus j’insiste, plus il râle ; plus je râle, plus il insiste : tamponner des dossiers administratifs vides doit être sa passion. C’est confirmé : le gaillard est bien un « fainéant légèrement têtu » !
Je décide alors de passer à la caisse en payant cash, glissant subtilement quelques billets de banque supplémentaires sous son porte-document. Avec la lenteur d’un homme à qui l’on aurait demandé de déplacer une montagne, il me tend une feuille que je remplis dans la minute. Puis, il gribouille quelques mots sur un papier, avec une application désespérément molle. Les secondes s’étirent, rétrécies par le temps qui file, amenuisant mes chances de monter à bord. Après une attente interminable, j’obtiens enfin mon laissez-passer.
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